Petit matin à Grüz

La cuisinière 270115

Carré du Istra 2 250115

Istra amarré à Sibenik 2 250115

Croisière en voilier en Croatie de Vodice à Dubrovnik AR fin janvier 2015. Le Sun Odyssey 44i "Istra" est un bateau très agréable et très confortable ; je l'ai loué pour la deuxième fois (c'est dire ma satisfaction) la dernière semaine de janvier. Initialement nous devions remonter par l'archipel sur Opatija, découvrir le  nord de la Croatie, Cres, Krk, etc. et redescendre par une nuit de navigation par le large. La météo en a décidé autrement, avec un régime de Bora (vent catabatique de nord-est) en début de semaine et une dépression annoncée touchant le jeudi les côtes croates. Plutôt que faire du près toute la semaine et passer par grand vent le passage de Proversa Mala, j'ai proposé à mes équipiers de partir vers le sud : départ le dimanche matin après une nuit à Vodice, seconde nuit à Split après une courte étape à Sibenik, troisième nuit au mouillage à Vela Garska après visite de Hvar, quatrième nuit à Luka Polace (Mljet) après visite de Korkula, et enfin nuit du mercredi au jeudi à Grüz (le port de commerce de Dubrovnik), avec la soirée  passée dans le vieille ville de Dubrovnik. Puis retour à Vodice en 24h de navigation. Tout ça plus ou moins au portant avec un régime de Bora assez faible à l’aller, beau temps le matin se couvrant l'après-midi, et aussi du portant au retour, le vent tournant au sud-ouest avec l’arrivée de la dépression.

Tout le monde à bord ayant souscrit à ce projet, voici le récit de cette très belle croisière.

Avion, 240115

Samedi 24 janvier 2015 : la météo dans les Alpes annonçant des chutes de neige, j’ai choisi de dormir en Haute-Savoie pour être plus près de l’aéroport de Genève. Pierre et Anne-Valérie ont fait de même, et je pars de bonne heure les rencontrer chez leur cousine qui les a hébergés durant la nuit à Viry. Très gentiment, celle-ci embarque tout le monde à bord de sa voiture et nous conduit avec armes et bagages à l’aéroport. A 7h15 notre avion décolle, et survole une heure plus tard une mer de nuages, percée des sommets qui émergent tels des îles de la couche nuageuse. Quelques points lumineux marquent les emplacements des refuges, et par curiosité je demande à l’hôtesse si elle connaît le nom des montagnes que nous survolons.

L'aube sur les Alpes, 240115

Elle me dit ne pas les connaître, et va se renseigner auprès du pilote. Quelques minutes après, elle revient et m’annonce fièrement : « ce sont les Alpes ». Je suis ravi de cette information. Elle m’aurait dit qu’il s’agissait des Pyrénées, j’aurais été inquiet.

Après une première escale à Vienne, nous récupérons Arielle à Zagreb. Ancienne monitrice de voile, habituée des régions nordiques (elle a déjà passé le passage du Nord-ouest en venant du Pacifique), elle complète notre équipage. Son avion ayant eu un peu de retard, elle nous rejoint juste à temps pour embarquer dans la navette qui nous conduit au Bombardier à hélices des Croatia Airlines qui assure la liaison avec Split. A Split un taxi nous attend, réservé par AYC –  Adriatic Yacht Charter, la compagnie qui nous loue le bateau. L’anglais n’est pas sa langue favorite, mais avec Pierre ils ont l’allemand en commun. Je passe l’heure de trajet entre Split Airport et la marina de Vodice à les écouter parler, en me remémorant quelques vagues souvenirs de mes années d’allemand au lycée. Satisfaits du véhicule et de son chauffeur, et aussi du tarif pratiqué (90 euros), nous convenons de le réserver pour le trajet de retour.

Split, l'équipage au complet devant le taxi 240115

Rendez-vous est pris pour le samedi suivant à 10h devant le bureau d’AYC. A 17h nous sommes à la marina de Vodice et je retrouve le bateau. Un an de location ont fait souffrir les menuiseries du cockpit. Nous nous installons sommairement, et faisons le check-in avec un employé d’AYC. Le moteur hors-bord de l’annexe a un peu de mal à démarrer, il n’y a pas de ligne de vie sur le pont, et les aussières disponibles dans les coffres sont très courtes ; il y a aussi un peu d’eau dans les fonds, mais à première vue rien d’inquiétant, et je vais signer les documents du bateau au bureau d’AYC.

Ksenija au bureau d'AYC à Vodice, 240115Là, je retrouve Ksenija, une grande brune adorable que je n’ai pas vue depuis un an. Nous échangeons un peu, pendant que le reste de l’équipage part faire les courses au Konzum du coin – Konzum est une chaîne de grande distribution un peu comparable à Casino en France. Je les rejoins alors qu’ils viennent de terminer leurs emplettes – moins le vin, les biscuits et les apéritifs dont ils me laissent la responsabilité. Je ne trouverai pas grand-chose dans les rayons, juste une bouteille de Grasevina, un vin blanc local de bonne facture. Pour tous ceux qui iront en Dalmatie après avoir lu ces lignes, ne quittez pas ce pays sans avoir goûté au Maraschino (un alcool blanc sucré réalisé dans la région de Zadar à partir de cerises, à boire sur des glaçons) et au Prosek, un vin doux muté traditionnel de la Dalmatie à la belle robe ambrée (style Pineau des Charentes – en bien meilleur à mon goût). Depuis l’an dernier, le Prosek a dû changer de nom, les italiens ayant protesté que la proximité du nom avec leur Prosecco leur créait un préjudice ; c’est ainsi qu’on m’expliquera pourquoi il est devenu difficile d’en trouver en rayon – il s’appelle aujourd’hui Hadrian. Tout ou presque étant fermé dans la marina hors-saison, nous dînons à bord et nous couchons relativement de bonne heure.

Anne-Valérie à la barre canal Sant Ankt 250115

Dimanche 25 janvier (46,8M). Comme tous les jours, j’ai mis le réveil à 7h. Arielle est prête, et Pierre apparaît quelques instants plus tard. L’Istra n’est pas équipé d’une boîte à eaux noires ; je pars en petit footing vers les sanitaires de la marina, armé de ma brosse a dents. Le ciel est voilé, et l’aube donne une pâle lueur rosée dans u environnement où le gris domine. Le vent qui soufflait hier soir et faisait tinter les manilles et les drisses le long des mâts de la marina a complètement disparu. Le temps d’un petit déjeuner dans la chaleur du carré – Anne-Valérie a mis en marche hier soir le chauffage électrique du bateau – et l’équipage est au complet sur le pont. Anne-Valérie est préposée au largage des aussières, Arielle à celle de la pendille à l’avant. Tout largué, j’ai un peu de mal à me dégager de ma place, avec un curieux fardage qui me ramène à bâbord. Quand j’arrive enfin à gagner les eaux libres, Arielle m’en expliquera la raison : elle n’a pas vu que le bateau était maintenu à l’avant par deux pendilles, et la seconde a retenu le bateau jusqu’au moment où elle a fini par céder. Mauvais départ pour notre équipe ! Et confirmation que le skipper doit impérativement tout contrôler, y compris les points les plus évidents. A 8h45 le bateau est en route pour Sibenik, et à 10h30 il est amarré au quai d’honneur de la ville, seul de son espèce.

Istra amarré à Sibenik 250115

Façade du café à Sibenik 250115

En route pour Split 250115

Le quai est désert. Au pied des escaliers qui mènent à la cathédrale, la taverne que des jeunes avaient montée il y a deux ans avec l’idée d’y organiser des concerts est fermée, le local visiblement à l’abandon. Sur la grande place qui borde la cathédrale, le restaurant "Gradska Vijecnica" nous accueille, emmitouflés et transis. Les capuccino sont surmontés d’une épaisse couche de crème fouettée, délicieuse, et Anne-Valérie entame la rédaction du Journal de bord.  J’aurais aimé emmener mes équipiers à travers les ruelles qui montent au château, mais le temps manque et nous avons encore du chemin à parcourir avant d’arriver à Split, où j’ai décidé d’amarrer le bateau pour la nuit. A 10 heures nous larguons les amarres, et avec Anne-Valérie à la barre, Istra repasse le canal Sant-Ankt, puis oblique au 156° entre Zlarin et le continent pour regagner le large.  Nous passons devant Primosten sans nous y arrêter, et la nuit tombe avant que nous n’ayons passé Trogir. Le Drvenicki Kanal et le Splitski Kanal qui mènent à Split, cap 90° sur de nombreux milles, sont longs et certains feux ne sont pas allumés, notamment le grand phare Ciova qui devrait marquer à bâbord l’extrémité Est de la dernière île avant la presqu’ile de Split brille surtout par son absence. Ayant déjà passé une nuit au quai d’honneur de Split, je vais directement m’y amarrer. Il y a du vent au large, et le quai est très rouleur. Pierre remarque que les mâts des quelques bateaux amarrés sur le même quai que nous mais plus à l’ouest (c’est-à-dire plus proches de l’entrée de la marina) bougent beaucoup moins que le nôtre. Nous décidons de les rejoindre et de hâler le bateau jusqu’à eux en nous aidant du moteur.

Split by night 250115

A 21h15 tout est en ordre, l’Istra n’est plus animé que de doux mouvements qui berceront notre nuit, et nous en profitons pour aller boire un chocolat chaud dans le quartier du Palais de Dioclétien. Le  trottoir le long du quai est décoré de plaques commémorant les victoires des athlètes croates aux différents Jeux Olympique ; un peu plus loin, nous rentrons dans le Palais par une porte où une plaque gravée d’un portrait de Sigmund Freud rappelle le passage à Split du grand homme.

Plan de route du lendemain 250115La plupart des bars sont fermés, et les ruelles pavées de marbre blanc peu animées. Nous échouons au « Central », pratiquement désert ; seuls deux clients regardent la télévision accrochée au fond du bar. En Dalmatie le chocolats chauds sont très épais, et une cuiller plantée au milieu du mug tient pratiquement toute seule ; ils feront durant la semaine le bonheur de notre équipage, peu porté sur les boissons alcoolisées. Bien qu’à jeun, je réussirai en me levant pour partir à arracher un des rideaux du bar, ce qui constituera un des incidents majeurs de la croisière. A 22h2à nous sommes de retour au bateau pour le dîner ; à 0h15 j’achève le tracé de la journée du lendemain, alors que l’équipage est déjà parti se coucher.

 

En route pour Hvar, 260115

Split, en route pour l'avitaillement, 260115

Lundi 26 janvier 2015 (24,2M). Les matinées à Split sont devenues très chères. En avril dernier j’avais pu aller visiter le mausolée de Dioclétien avec mon équipage ; cette année ce ne sera pas possible. Un employé municipal s’approche du bord à 8h15 et nous fait clairement comprendre que les touristes ne sont pas les bienvenus : il accepte de nous laisser une franchise de 45 mn pour faire quelques courses indispensables dans la petite épicerie qu’il nous indique, au-delà il nous fera payer une journée complète de stationnement, soit 65 euros. La décision est vite prise – à l’unanimité. Nous fonçons vers le grand Konzum situé un peu plus haut que le Théâtre de la ville, où je suis sûr que nous trouverons tout ce qu’il nous faut ; et à 9h35 nous quittons ces lieux devenus inhospitaliers, en route pour Hvar. Le ciel est encore en partie couvert mais la lumière est belle, et un petit clapot agite la rade ; vers 14h un ciel d’hiver, d’un bleu légèrement voilé s’installera, et une mer calme puis très légèrement ridée accompagnera notre bateau jusqu’au soir. A 13h30, avançant à près de 7 nœuds au moteur à 1800 tr/mn, nous sommes en vue du petit port de Hvar que nous allons visiter.

Arrivée à Hvar, 260115

Istra devant Hvar 260115

Mon idée est de passer la nuit dans la calanque très abritée de Vela Garska devant laquelle nous venons de passer, et je prévois une marge pour installer le mouillage. Je fixe donc à 16h30 l’heure de départ de Hvar. Anne-Valérie est à la barre, et elle range le bateau le long du quai Riva à 14h30. Hvar est un petit port délicieux aux toits de tuile rouge, enserré dans la végétation, avec un quai bordé de palmiers où des pêcheurs ravaudent leurs filets. Nous nous enfonçons dans les ruelles étroites de la ville, dont aucune ne porte de nom, passons devant un bar qui utilise un génois en guise de tente, un ancien « burger & steack house » dont seuls subsistent l’enseigne et quelques pierres du rez-de-chaussée, et atterrissons à la terrasse d’un café, à deux pas d’une façade qui aurait pu abriter au siècle dernier le casino d’une station thermale française. Là, le soleil nous caresse et, devant le chocolat chaud devenu habituel, nous ressentons toute la douceur de vivre de ces petites îles. N’ayant pas le temps de monter au château qui surplombe la ville, nous finissons notre visite sur le sentier qui, après avoir contourné le port, longe la côte vers l’ouest.

Portage d'aussières à Vela Garska

Anne-Laure cuisine à Vela Garska

A 17h, nous sommes à Vela Garska, la calanque bien abritée où nous allons passer la nuit. L’an passé j’avais réussi à y fairecrocher mon ancre. Aujourd’hui, avec la nuit qui tombe, je ne distingue pas les emplacements sableux et l’ancre dérape sur les algues qui tapissent le fond. La calanque se subdivise en deux branches, et nous utiliserons celle de gauche pour amarrer le bateau, en portant à terre avec l’annexe une aussière pour l’arrière et une autre pour l’avant du bateau. Nos aussières sont courtes pour cette manœuvre, et nous les aboutons avec des écoutes qui tiendront bien pour une nuit calme, mais auraient été sans doute un peu juste si un vent fort s’était levé. Le problème de la longueur des aussières est récurrent sur les bateaux de location… L’ensemble des opérations nous a pris deux bonnes heures, et il fait nuit noire quand Arielle qui s’est chargée des opérations à terre revient à bord. Ceci confirme un principe que j’ai appris en alpinisme : « à partir de quatre heures, tu ne cherches plus à avancer, tu cherches l’emplacement du bivouac ». Quand les choses ne se passent pas tout à fait comme prévu, avoir une bonne marge avant la tombée du jour est une sécurité.

 

L'aube à Vela Garska

Mardi 27 janvier 2015 (59M). Réveillés de bonne heure par les fortes vagues levées par le ferry des Jadrolinija qui passe dans le chenal devant Vela Garska, à 7h nous récupérons les aussières en un temps record. L’aube se lève sur la calanque, la mer est redevenue d’huile, et seuls quelques nuages sur l’horizon sud viennent animer un ciel clair et limpide. A 7h20 nous sommes en route pour Korcula, la cité natale de Marco Polo, puis Luka Polace, à l’extrémité ouest de Mljet.

Lever de soleil sur Pokonji Dol, 270115

Le lever du soleil est superbe, pratiquement dans l’axe de Pokonji Dol, petit îlot surmonté d’un phare, et chacun sort son appareil de photo. Le vent est nul et, comme souvent en Méditerranée, nous tournons au moteur en admirant le paysage, un bol de müesli à la main. A 13 h nous sommes à l’entrée du Canale di Sabbioncello qui sépare l’île de Korcula de sa voisine Peljesac, à peine plus au nord. Le vent est toujours inexistant, mais quelques nuages se sont levés.

Pêcheurs 270115

Nous avons croisé une barque avec deux pêcheurs ; peut-être ont-ils pêché ce matin les derniers poissons du coin – rien ne mord à nos lignes. Peu avant 14h nous accostons le long du quai ouest de Korcula – à côté du bureau des douanes. En été, il faudrait aller à la marina (très chère), de l’autre côté de l’île. Fin janvier les ferries sont rares, s’il en arrive il leur reste largement de la place et nous ne resterons pas à quai très longtemps. Nous passons rapidement devant la maison natale de Marco Polo – elle n’ouvre que l’été – et trouvons un shipshandler ouvert au bout de la marina. Nous avons besoin d’adhésif pour réparer une déchirure dans la grand-voile, et d’une bouteille de gaz : la seconde bouteille du bateau, qui aurait du être pleine au départ, s’est révélée vide quand nous avons voulu la mettre en service. Le « ship » dispose d’un rouleau d’adhésif blanc pour spi, mais nous demande une heure pour qu’un ami lui livre en voiture une bouteille de gaz pleine en échange de la nôtre qui est vide.

Les remparts de Korcula

Nous en profitons pour visiter la ville haute – notez les jeux gravés dans la pierre et les sculptures érotiques qui encadrent l’évêque qui garde la porte de l’église –  prendre un pot dans l’unique bar ouvert près du marché, y acheter des souvenirs pour les amis et faire le tour des remparts. Pour gagner du temps, nous nous séparons en deux groupes : Arielle et Anne-Valérie retournent à pied au shipshandler, Pierre et moi récupérons le bateau, contournons la presqu’île et l’amenons devant la boutique du « ship ». Vers 16h30 tout le monde est à bord, avec la nouvelle bouteille de gaz, et nous prenons la direction de Luka Polace. 

Entrée dans Luka Polace

Luka Polace est accessible au bout d’un fjord long de 2,5 milles qui protège la place de tous les vents. J’y ai mouillé en août 2013, mes souvenirs sont ceux d’un étroit chenal, et j’ai quelques craintes sur la navigation de nuit dans le fjord. A 19h40, la lune et les étoiles éclairent le chenal, qui se révèle beaucoup plus large et profond que prévu. En le prenant par son entrée Est bien marquée par un feu sur le rocher d’Hr Kula, il ne pose aucun problème, et le fond devant le village de Polace accueille notre ancre du premier coup. Le lieu est absolument désert, bien loin de sa fréquentation estivale où de nombreux bateaux viennent y passer la nuit.

 

Anne-Valérie et Pierre en route,pour Dubrovnik

Mercredi 28 janvier 2015 (30M) : Le réveil est plus tardif que d’habitude : l’objectif de la journée est de rallier Grüz, le port de commerce de Dubrovnik, à à peine 33 milles de Luka Polace. A 8h tout le monde est sur le pont, occupé à préparer le bateau pour la journée. Le temps est maussade, les nuages noirs et lourds pèsent sur une aube qui a du mal à se lever. Nous réinstallons le bimini, et enfilons les gilets en prévision de ce qui pourrait nous attendre une fois sortis du fjord.

Okilkje

Pierre à la barre à OkulkjeA 8h45 l’ancre est relevée, et nous quittons ce havre de paix. Nous longeons la côte nord de Mljet ; à midi, le ciel s’est découvert, la mer est à peine ridée, nous avons rabattu la capote et replié le bimini, et je prends quelques minutes pour faire découvrir Okulkje à mon équipage. Comme Luka Polace, mais en beaucoup plus petit, Okulkje est une baie protégée de toute part dans laquelle on entre par un petit chenal. Ici, les collines verdoyantes sont beaucoup plus hautes, et l’impression de sécurité est absolue. Quelques restaurateurs (dont Maran dont j’ai gardé de très bons souvenirs) offrent l’hospitalité de leur ponton privé ; aujourd’hui tout est fermé, y compris le Mini-Market. Un petit sous-marin de poche rouge est stationné dans la baie ; je le soupçonne d’avoir un fond vitré et d’organiser pour les touristes de l’été des balades dans la crique.

Vers 14h le ciel s’est recouvert d’un plafond noir et bas ; le vent est faible et les vagues inexistantes. Nous avançons autant de grand-voile qu’il est possible sans risque d’en sortir du mât (si nous « sortons » la déchirure, elle risque de s’étendre) et le moteur quand vers 15h nous sommes en vue du grand pont suspendu qui enjambe le chenal menant à la marina de Dubrovnik. Une demi-heure plus tard nous sommes dans le port de Grüz, à la recherche du quai des carburants où nous allons refaire le plein. La météo annonce du mauvais temps, et il n’est pas question de risquer la panne de carburant durant notre nuit de retour. Nous repérons au passage une place le long du quai entre deux grandes unités, ou nous viendrons nous garer ensuite. C’est l’occasion pour Anne-Valérie de faire les deux manœuvres, ce dont elle se sort fort bien : à 16h25 l’Istra est amarré, le plein fait, entre Karaka, une grande réplique des caraques de la République de Dubrovnik au XVIe siècle, et une « gület » en bois façon turque.    

Le gület à Grüz

Réparation de la GV

Un quart d’heure après je suis dans les barres de flèche, suspendu à la drisse de spi par un harnais improvisé avec deux brassières, en train de réparer la déchirure de notre grand-voile à grand renfort de ruban adhésif. L’opération est d’autant plus aisée que le gros winch électrique permet à Pierre de me monter sans effort. Vers 17h30 je pars faire quelques courses au supermarché du coin avec Anne-Valérie. En passant devant le gület nous échangeons quelques mots avec son équipage, deux marins en train de passer du vernis sur les menuiseries extérieures. Ils font du charter et nous demandent si nous voulons louer une cabine pour une semaine sur leur bateau. Pour eux, c’est la fin de la saison dans l’Adriatique, qu’ils sillonnent parfois jusqu’à Venise. J’ai proposé d’aller dîner dans la vieille ville de Dubrovnik, et nous avons la chance d’avoir un arrêt de bus tout près du bateau.

Dubrovnik by night

A 19h30 nous quittons le port, et dix minutes plus tard le bus nous laisse à son terminus, près du pont qui accède aux portes dans les remparts de la vieille ville. Débarrassée des touristes de l’été, Dubrovnik dans la nuit d’hiver a un charme austère, mélange de marbre blanc et d’architecture italienne. J’apprends que les scènes se déroulant dans la capitale de la série Game of Thrones ont été tournées à Dubrovnik. Après avoir parcouru la Stradun de la fontaine d’Onofrio à la colonne de Roland et admiré le vieux port médiéval, nous montons déjeuner au Raguza 2, un ensemble de quatre restaurants - déserts comme le reste. Je pense que par mesure d’économie, seule une des cuisines fonctionne, et aussi un seul ensemble de serveurs. Nous choisissons le restaurant dont le décor nous convient, nous installons, et on vient nous servir. Moules, calmars et spaghettis feront nôtre ordinaire de ce soir, en attendant le tiramisu promis par la carte… qui ne viendra jamais. Peu tentés par les glaces proposées à la place, nous payons et rentrons à bord.

Petit matin à Dubrovnik

Le marché de Grüz

Jeudi 29 janvier 2015 (140M avant Vodice) : Réveil vers 8h. Il fait grand beau, et la lumière est magnifique. Pour bénéficier de sanitaires, je vais prendre un petit café au bar de l’autre côté de la rue qui borde le port. Au passage je traverse le marché, animé de couleurs chaleureuses en ce matin d’hiver.

Pierre largue les gardes à Dubrovnik

A 8h35 Pierre largue les amarres, et nous quittons le port de Grüz. Quelques minutes plus tard Pierre réinstalle le frein de bôme (cf. l'article "Un frein de bôme réalisé avec un descendeur en 8" publié sur ce blog le 1er février) et établit la grand-voile. Le vent a tourné, et nous le recevons tribord amures ; la mer est ridée, et quelques cirrus effilochés dans le sud-ouest annoncent le prochain changement du temps. Nous contournons largement la presqu’île de Dubrovnik et ses récifs ; une heure après le départ, toujours sous grand-voile et moteur, nous découvrons les remparts de la « perle de l’Adriatique », baignés par une mer d’huile.

Bien qu’un voilier y soit à quai, je n’ose pas rentrer dans le vieux port médiéval ; j’ignore quelles sont les sondes, et en cas de problème le manque d’espace pour manœuvrer pourrait conduire à la catastrophe. Mais même vu de l’entrée, le vieux port a tout son charme…

L'entrée du port médiéval de Dubrovnik avec bateau 2

AV et les patates etape de retour

Peu avant dix heures, nous faisons demi-tour et, cap à l’ouest, nous entamons la route du retour, qui nous mènera demain matin à Vodice. Vers midi la mer est toujours calme, Anne-Valérie est dans le cockpit en train d’éplucher les patates, et Arielle s’est attaquée dans le carré à la préparation du crumble banane-kiwi dont je mettrai en ligne les vidéos dans quelques jours. Une heure plus tard nous déjeunons d’une poêlée d’aubergines, de pommes de terre et de thon, relevée d’oignons, en commençant à longer par le sud l’île de Mljet.

Petite sieste dans le cockpit après DubrovnikJ’ai profité du calme de la mer pour sortir le sextant Mark III que j’emporte toujours en voyage et tirer une première droite de hauteur. Hélas à 15h le mauvais temps s’est installé, et mes espoirs de le voir descendre en fin d’après-midi sous la couche nuageuse seront déçus. Nous laissons Lastovo à tribord et obliquons en nord-ouest pour rejoindre le Viski Kanal qui passe entre Brac et Vis. La nuit est tombée, le vent a forci ; je propose de faire des spaghetti et j’organise les quarts : quarts de trois heures chacun à partir de 22h, avec un débutant et un marin plus confirmé. Bien que sachant que manger est bon contre le mal de mer, personne ne veut dîner, et c’est tout seul que j’avale mes spaghettis. Arielle et Pierre ont l’air en forme, et je leur propose de prendre le premier quart : cela permettra à Anne-Valérie qui a le mal de mer de se reposer. Je reste un moment avec eux puis vais me coucher. Quand je viendrai prendre mon quart, je découvrirai qu’Arielle est seule dans le cockpit : le vent est monté à force 7, Pierre et Anne-Valérie sont malades dans leur cabine ; les vagues ne sont pas très hautes, mais le cap pris par Arielle les prend par le travers et le bateau se fait pas mal rouler. Je rétablis un peu la situation et propose à Arielle d’aller se reposer ; ce qu’elle refuse, préférant rester dans le cockpit.

Descente d'une vague 2

Vendredi 30 janvier 2015 : Nous atteindrons le large de Rogoznica vers sept heures du matin, dans des creux qui ne me paraissent pas dépasser 2,5m. Pierre réapparaît à ce moment-là, Anne-Valérie qui a passé une très mauvaise nuit un peu plus tard. Nous avançons entre 7 et 9 nœuds, avec un petit bout de génois et autant de grand-voile ; nous rentrerons la toile vers 8h30, dans le Zlarinski Kanal. Il nous reste un peu plus de 6 milles avant d’arriver à Vodice, et j’ai repris le contrôle de la barre pour ne pas risquer d’être embarqué par une vague venant du travers. En les prenant dans le quart arrière, le bateau passe en douceur et ne roule pas. Une heure plus tard nous sommes devant Vodice.

Nous faisons un passage pour trouver le quai des carburants, qui se devrait se trouver à l’extérieur du môle ; Pierre le verra, mais avec le vent qui rugit je n’entendrai pas son signal, et je décide de mettre le bateau à l’abri sans avoir fait le plein du carburant. Je rentre donc prudemment dans le port, où une petite équipe nous attend déjà, prête à nous indiquer une place, à recevoir nos aussières et à nous passer une pendille. En deux temps et trois mouvements l’Istra est amarré. 

Les vagues nous portent vers l'arrivée

Il faut dire qu’on avait de la marge pour faire les 140 M du retour depuis Dubrovnik : Ksenija nous avait accordé la possibilité d’arriver en cas de besoin dans la soirée voire dans la nuit, le bateau n’étant pas loué la semaine suivante. Du coup, nous avons désormais tout notre temps pour faire le check-out du bateau. Nous signalons les quelques dégâts enregistrés : le plastique tribord de la capote, ancien, qui s’est fendu, la réparation effectuée dans la grand-voile – j’avais déjà signalé la déchirure par téléphone quand nous l’avions constatée – et un verre cassé. Peu avant 14h, un plongeur vient inspecter la coque, et annonce avoir retrouvé la ligne de traîne que nous pensions avoir perdue la veille : elle s’est enroulée autour de l’arbre, sans dommage. Nous sommes tous un peu étonnés : aucune de nos manœuvres n’aurait du produire ce résultat. La bonne nouvelle du jour est qu’aucun frais ne sera retenu sur notre caution ; et le loueur s’offre à aller lundi faire pour nous le plein du carburant, qu’il débitera de ma carte bleue. Nous voici donc libérés de toute obligation, et avec toute la journée devant nous : notre taxi ne passera nous prendre que demain matin à 10h. Arielle qui est allé enquêter revient en nous annonçant qu’un « red warning » avait été annoncé à la météo terrestre pour la nuit précédente, avec des rafales à 65 nœuds. En fait la journée passe très vite, entre les échanges des photos que chacun a prises, et un moment passé à bavarder avec Ksenija. Les restaurants du coin étant fermés hors-saison, notre repas de fin de croisière est pris dans le carré, et la dernière soirée à bord se conclut en faisant nos bagages…

Les forts de Dubrovnik

Le souvenir que je garderai de cette semaine sera celui d’une croisière très variée, avec des sites historiques et des paysages magnifiques, alternant navigations de jour et de nuit, mouillages et prises de quai, beau temps et nuages, etc. Trois cent milles superbes ! L'avantage de janvier est que tout est désert, on trouve de la place partout et la lumière est très belle. Très froid aussi, avec l'air marin les vêtements chauds sont de rigueur !

J’ai mis les vingt plus belles photos de cette croisière dans un album intitulé : "Croisière en Croatie 24 au 31 janvier 2015", visible d'ici quelques jours dans la série des albums photos de ce blog.

En route vers Korcula PhB à la barre