Le Stromboli 080815 2

Nuit sans vent... Et beaucoup de retard pris sur le planning (pas grave) et surtout pris sur la météo (beaucoup plus grave). Nous devions passer hier soir juste au nord du Stromboli vers 22h ; nous y serons à 4 heures du matin. A six heures du matin, nous sommes à l’est de l’île. Problème juridique : quand l’armateur se trouve à bord, modifie les conditions de la croisière et dessaisit le skipper qu’il a nommé de la gestion de la voilure et du moteur, que reste-t-il de la responsabilité de ce dernier concernant la sécurité ? J'ai peur de connaître la réponse. 

Le temps se gâte 080815 6h28

Le Stromboli ce jour-là sera comme le temps, d’humeur morose, et ne crachera pas grand chose. Michel verra quelques étincelles ; le temps qu’il me prévienne elles auront disparu. L’ancien « phare de la Méditerranée » s’est assoupi, et les seules lumières que je verrai sont celles du village à son pied…

Hanjin 080815

A 6h30, le ciel devient noir, comme la mer d’huile dans lequel il se reflète. Quelques trouées dans les épais cumulus laissent espérer quelques heures d’éclaircie avant la déflagration. Quelques minutes avant midi, nous croisons un des porte-conteneurs du groupe coréen Hanjin, lourdement chargé. Bien que nous nous croisions à distance respectueuse, la vague d’étrave qu’il soulève parviendra jusqu’à nous. « Actualité du Transport maritime » (3 mars 2014) parle de centaines de milliers de conteneurs à la mer chaque année, sur les 200 millions transportés annuellement. Un mémoire universitaire publié le 29 novembre 2013 estimait de son côté ce nombre à 10.000. Ce chiffre rejoint celui publié par le Figaro nautisme le 25 février 2014, mais les sources sont insuffisamment citées (« les experts » pour Le Figaro nautisme). Beaucoup de ces conteneurs mettent trois mois à couler. En attendant, ils flottent entre deux eaux et constituent à mon sens le plus grand danger que court aujourd’hui le plaisancier.

L'entrée Nord du détroit de Messine

A 13h12, soit avec plus de sept heures de retard sur le plan de navigation, nous sommes dans l’entrée du détroit de Messine. Au pied de l’imposant pylône que nous laissons à tribord, la  mer offre une surface piquetée de multiples petites crêtes. Michel, qui est déjà passé par là, nous explique qu’il s’agit des vestiges des anciens tourbillons. A partir de là jusqu’à Reggio nous croiserons beaucoup de ferries, qui font la navette entre l’Italie et la Sicile. Un projet de pont traversant le détroit de Messine (3300 m de long) réapparait régulièrement. Sa dernière apparition date de 2006, et le gouvernement Berlusconi qui soutenait ce projet aurait versé 3,9 milliards d’euros à un consortium italo-hispano-japonais pour sa réalisation, avant l’abandon en 2013 du projet par Mario Monti. Une histoire qui me fait penser au projet de ferroutage Lyon-Turin, dont j’entends parler depuis des dizaines d’années… En attendant, les ferries qui foncent à toute allure ont encore la vie belle dans le détroit de Messine.

Bateau de pêche à l'espadon 080815

Je serre la côte à bâbord, pour libérer un maximum d’espace pour les cargos, peu nombreux, qui suivent le rail dans le détroit. A 13h25 nous croisons deux bateaux de pêche à l’espadon. La pêche à l’espadon est une des spécialités du détroit de Messine. Les espadons le descendent vers le sud au printemps et le remontent ensuite vers le nord durant l’été. Pour les pêcher, des bateaux très spéciaux ont été conçus, avec un mât très haut. Le capitaine du bateau dirige son bateau depuis le sommet du mât où il accède par un treuil, et d’où il repère les espadons qui se reposent en surface durant la journée. L’immense bout-dehors, qui peut atteindre 15 mètres et est souvent plus grand que le bateau, comporte un chemin d’accès à une plate-forme où se tient le harponneur, qui approche ainsi et tue les animaux sans méfiance.

Cargo 080815

A 14h, c’est le Hermana qui nous dépasse, un petit cargo  d’un peu moins de 8000 tonneaux construit en 2010, basé à Naples et qui, à l’heure où j’écris ces lignes, doit se trouver à Ravenne en Adriatique. A 16h25, nous traversons le rail, juste en face de Reggio. A cet endroit, le détroit fait plusieurs milles de large. Le ciel est noir au-dessus de nous, la mer plate et l’orage menace. J’ai fait affaler les voiles, à la fois une précaution contre le temps, et aussi pour avoir plus de maniabilité face aux bateaux rapides dont nous pouvons couper la route. Un quart d’heure avant d’arriver à Reggio, le grain qui nous menaçait la veille éclate, violent et soudain. La pluie, brutale, nous cingle les yeux, nous ne voyons pas l’avant du bateau, venu d’un coup le vent lève la mer et les vagues commencent à déferler. Jean-Jacques et May sont réfugiés dans le carré. Michel panique, il n’arrive pas à s’orienter sur la luminosité, et ne comprend pas qu’il suffit de tenir tête aux vagues pour être en sécurité. Craignant que je ne dirige le bateau vers la côte, il m’arrache la barre des mains et se met à faire des ronds dans l’eau. Ce faisant, il prête le flanc aux vagues ; comme les plus hautes ne dépassent pas deux mètres, je laisse faire : le bateau n’est pas en danger. Quelques instants plus tard, le grain se calme, Michel reprend ses esprits, et je récupère la barre. Il ne s’agit pas de traîner dans le coin, mais de rentrer le plus vite possible nous mettre à l’abri au port. Un grain peut en cacher un autre.

Quelques minutes avant l'orage 080815 2

Effectivement, nous subirons un deuxième grain, moins violent, avant notre entrée au port. Reggio est avant tout un port de commerce. Le petit port de plaisance est situé dans la partie nord du port de commerce, de suite à gauche en entrant dans le port. L’accès se fait par un couloir en « L ». Le ciel est toujours très noir, et je ne veux pas imaginer ce qui se passera si un troisième grain semblable au premier me surprend en train de manœuvrer dans ce couloir ou entre deux pontons. Le quai des ferries est très long et désert, la manœuvre pour y accoster sûre et facile. Je décide d’y garer provisoirement le bateau, le plus loin possible de l’entrée du port, tout au bout du quai devant des hangars fermés. Le quai est un peu haut mais reste accessible, et en quelques minutes le bateau est en sécurité. Alors que je finis de poser les gardes, un employé du port me rejoint, et m’explique qu’existe cent mètres plus loin un nouveau petit port de plaisance – effectivement on distingue quelques rares mâts dans la partie la plus au sud du port. Je ne suis pas très chaud pour me relancer dans des manœuvres avec la menace toujours suspendue au-dessus de nos têtes ; je n’ai pas envie de voir le bateau drossé contre d’autres embarcations. L’employé me propose d’aller avec lui voir quelle place il peut nous offrir. Je l’accompagne ; effectivement, l’accès est facile et il y a beaucoup de place pour manœuvrer dans le petit port ; le ciel au-dessus de nous semble se stabiliser un peu. Je donne mon accord à l’ormeggiatori, et lui demande de nous réserver la place. De retour au bateau, j’explique à mon équipage la situation ; nous récupérons les aussières, et quelques minutes plus tard le Guilbora est amarré sur pendille à sa place définitive.

La pizzeria de Saverio Chirico, 080815

Le petit port est sympathique ; nous n’avons pas encore de voisins à bâbord. La capitainerie est juste en face de l’entrée de notre ponton, de l’autre côté du quai, et dispose d’un petit jardin. Son accès est défendu par une grille, qui nous rappelle que nous sommes en Calabre. Elle dispose, au fond d’un couloir, d’un WC et d’un lavabo, accessibles à tout moment sur simple demande. Les douches existent aussi, mais dans un autre bâtiment au fond du port, et c’est un peu plus compliqué d’y accéder. Nous signalons que nous sommes là pour deux nuits, et nous apprêtons à partir faire les courses ; nous sommes samedi soir, et rien ne dit que nous trouverons demain un supermarché ouvert. L’ormeggiatori m’explique comment me rendre au supermarché le plus proche, à une vingtaine de minutes de marche ; en chemin je m’arrêterai d’abord à la réception d’un hôtel, ensuite dans un Toys R Us pour vérifier que je suis toujours sur la bonne route. La caissière du Toys R Us m’indique que je suis arrivé : l’entrée de l’Auchan est sur le côté du magasin de jouet. Là, une employée à l’accueil nous explique qu’elle ne peut pas nous permettre de prendre un caddy pour ramener nos courses au port ; par contre elle pourra nous appeler un taxi une fois nos emplettes terminées. Cela me paraît une bonne idée, nous aurons pas mal de bouteilles d’eau avec nous. Une demi-heure plus tard, nous n’avons qu’un caddy de rempli, mais May sonne le départ. A la caisse, je me rends compte que mes amis ont tapé des numéros au hasard sur les balances qui délivrent les étiquettes avec les prix des fruits et légumes. A deux reprises, la caissière me renvoie au rayon des légumes pour refaire les étiquettes correspondant à nos achats. Moment de honte. Les numéros sont affichés en caractères immenses au-dessus des légumes en promotion, il n’y a aucune possibilité de se tromper. A la sortie de la caisse, Michel s’enfuit littéralement. Paniqué, il se trompe de sortie et fonce dans le parking. May m’explique qu’il a une phobie des grands magasins. Du coup, nous n’avons que la moitié de l’avitaillement et pas de taxi. Nous enfournons les courses dans des mauvais sacs à dos dépourvus de ventrale, et regagnons tant bien que mal le bord. L’Auchan sera ouvert demain matin, il faudra revenir. Quel gâchis… De retour au bateau, May s’affaire à ranger les courses. La fatigue aidant, nous décidons d’aller dîner ce soir dans une pizzéria. Sur le ponton, un homme brun, petit et râblé vient en souriant proposer ses services aux différents bateaux amarrés. Il distribue des cartes de visite auxquelles je ne prête guère attention. A un moment, j’entends son prénom dans une conversation : Saverio. Il me faut encore quelques secondes pour réaliser qu’il s’agit DU Saverio Chirico du port de Reggio, celui que Rod Heikell décrit comme l’homme capable de rendre n’importe quel service à Reggio, une véritable célébrité depuis plus de vingt ans. Je fonce derrière lui, le rattrape alors qu’il s’apprête à quitter le ponton, et lui explique que nous avons besoin de l’adresse d’une pizzeria pour le soir, la meilleure de Reggio si possible. Lors de notre balade vers le supermarché, nous n’avons rien vu qui ressemble à un restaurant. Saverio a un taxi, et promet de nous emmener si nous pouvons être prêts dans vingt minutes. Il est 19h. Je retourne au bateau ; les vingt minutes de délai n’ont pas l’air de convenir à Jean-Jacques et Michel, qui au lieu de se préparer continuent à bavarder. Avec un peu de retard nous embarquons dans le taxi de Saverio, qui nous explique que parmi ses nombreuses activités il est propriétaire de la meilleure pizzeria du coin et qu’il produit aussi du vin. Très fier, il nous montre des photocopies de la page du livre de Rod et Lucinda Heikell, celle où ils parlent de lui. Quand je demande à Saverio combien nous coûtera la course, il me répond « rien » mais je sais déjà que ce ne sera pas gratuit… La pizzeria est assez éloignée ; en y arrivant Saverio nous montre sa terrasse, fermée à cause du mauvais temps, et nous fait installer à une table à l’intérieur. Le repas est correct, et il n’y a rien à redire à ses pizzas.

Le bar du port de Reggio, fin de soirée 080815

Au milieu du repas, il nous apporte une bouteille de son vin, en nous proposant de nous la faire à moitié prix, 3,50 euros au lieu de 7. Nous déclinons l’invitation. Nous avons déjà pris un apéritif et la bouteille serait de trop – en tout cas pour moi, ma soirée n’est pas finie. Après le repas, Saverio nous raccompagne au ponton dans son taxi. Il est 23h48. Un employé de la capitainerie veille en bavardant devant la grille d’accès au ponton ; je pense que cette grille est surveillée ainsi durant toute la nuit. J’ai repéré sur le quai, à cinquante mètres de la capitainerie, un grand bar devant lequel des jeunes sont rassemblés. J’ai mon Mac avec moi, et aussi ma brosse à dents. Ca va être l’heure de mon café, et aussi de me connecter sur internet durant une petite heure.

Photos :  La côte est du Stromboli 080815 ; le mauvais temps arrive, 6h28, 080815 ; porte-conteneur du groupe Hanjin 080815 ; l'entrée nord du détroit de Messine, 080815 ; bateau de pêche à l'espadon, 080815; le cargo Hermana, 080815 ; dans la traversée du rail de Messine, 080815 ; la pizzeria de Saverio Chirico, 080815 ; le bar du port, ouvert toute la nuit, 080815 ; le Guilbora au ponton de Reggio di Calabria, 080815. Auteur : Ph. Bensimon   

Reggio by night 080815