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Nous allons passer la journée à Reggio. Pour plusieurs raisons : même si je ne ressens pas la fatigue, l’équipage a besoin de repos avant la longue étape de demain (70,3 M, soit environ quatorze heures pour aller jusqu’à Rocella Ionica, le premier port correct à l’est du détroit de Messine). D’autre part, l’avitaillement du bateau n’a pas pu être fait complètement hier soir et il faut retourner ce matin au supermarché Auchan. J’avais aussi prévu de visiter la ville et de voir son très beau musée, avec les deux bronzes célèbres (Bronzi di Riace) qu’il renferme. Enfin, il faut que je travaille un peu cet après-midi. Dans la pratique, le fait de devoir sacrifier la matinée dans une deuxième visite au supermarché réduit à néant mes espoirs de visiter Reggio. Michel et moi avons prévu de nous lever à 5h demain pour arriver de jour à Rocella Ionica ; May et Jean-Jacques pourront se lever plus tard. A cette fin, nous irons vers 18h faire le plein de gazoil au quai des carburants.

Le Guilbora au ponton de Reggio di Calabria

Le petit déjeuner est un peu agressif ; comme à son habitude, Jean-Jacques essaye sans succès de me planter sur des détails techniques. Aujourd’hui, c’est l’utilisation des gardes et des pointes. Voyant qu’il ne parvient pas à me coller, il me reproche de ne pas avoir fait hier le tour du port avant d’amarrer le bateau au quai des ferries, avant de reconnaître que vu le temps qu’il faisait cela aurait été mettre le bateau en danger. Au demeurant, le guide Imray signalait : « il est également possible d’aller le long du quai est dans le port de commerce ». Jean-Jacques se souvient alors que j’ai relu une dernière fois le Guide Imray en barrant durant l’approche du port, et que cela a dévié le bateau de sa route durant une minute ; il décide que désormais les approches de port seront confiées à Michel et May, et que je reprendrai la barre entre les feux rouges et vert des entrées de port pour garer le bateau.

Alors que nous venons juste de terminer le petit-déjeuner, Saverio Chirico vient sur le bateau nous proposer des croissants. Nous les refusons, dommage de n’avoir pas prévu cela hier soir. Je récupère dans ma cabine mon sac à dos, un Quechua Bionnassay de 70 litres prévu pour l’alpinisme, et dont la large ceinture ventrale me permettra de porter des charges lourdes en revenant du supermarché. Je me félicite d’avoir pensé à le prendre à bord. Michel s’en va de son côté sans s’excuser ; il part visiter la ville ce qui me met d’office dans le rôle de sherpa. Visiblement May, qui est minuscule et ne peut pas porter grand-chose, n’envisage pas un instant de faire ses courses en taxi.

L'Alfa Plena à Reggio, 090815

Vers onze heures, nous sommes de retour. Nos voisins bâbord, des jeunes français arrivés hier en fin d’après-midi de la côte Atlantique, sont repartis ; je crois que Reggio représentait la fin de leur périple, et qu’ils ont pris la route du retour. Sur le ponton, les voiliers ne sont pas nombreux ; trois ou quatre au total, dont le super maramu 2000 « Alfa Plena ». Nous l’avons croisé la veille bien avant l’arrivée dans le détroit de Messine, et identifié grâce à son AIS. En le voyant avec sa passerelle rangée le long des filières, cela me fait penser que Jean-Jacques a refusé d’emmener la passerelle du Guilbora. Dans bien des cas une passerelle en planches peut être utile, par exemple pour protéger les pare-battages du frottement, lorsqu’on est amenés à ranger le bateau le long du quai dans un port un peu trop rouleur. Globalement, le ciel est redevenu bleu ; mais de gros cumulus blancs sont visibles vers le sud et des cirrus sont là pour dire qu’un front approche.

Le ponton est gardé 090815

L’eau et l’électricité sont disponibles sur le ponton. En fin de matinée je trouve Jean-Jacques en train de faire le plein des réservoirs d’eau. Je l’aide à remplir d’eau douce les nombreuses bouteilles vides que May garde à cet effet. Du bateau, je remarque sa canne blanche posée sur le ponton, parallèle au bord de ce dernier, sans y prêter autrement attention. Quelques minutes plus tard, catastrophe, la canne blanche a disparu, ayant visiblement roulé sur une vingtaine de centimètres avant de tomber à l’eau. Je demande à Jean-Jacques si sa canne flotte, il n’en sait rien. De toute façon, rien n’est visible à la surface de l’eau, et il n’y a guère de courant dans ce petit port abrité de tout. Le seul espoir est que la canne soit métallique et qu’elle ait coulé à pic entre le quai et le bateau. Je m’allonge sur le quai et scrute les fonds. L’eau est assez claire, mais quand même pas assez pour que j’obtienne une certitude. J’appelle Michel à la rescousse. Je crois voir une forme blanche au fond, et j’aimerais qu’il me confirme qu’il s’agit bien de la canne de Jean-Jacques. C’est au tour de Michel de s’allonger. Lui aussi croit voir la canne. Je pense qu’il doit il y avoir dans les quatre mètres de fond près du ponton, j’essayerai de plonger cet après-midi. Attiré par tous ces gens qui regardent dans l’eau, l’ormeggiatori de la Lega Navale Italiana, l’organisation qui gère le petit port où nous sommes, s’approche à son tour. D’après lui, la profondeur est de dix mètres à cet endroit. Plus question pour moi d’y aller en apnée. Par contre, l’ormeggiatori a un ami plongeur qui sera là à 14h, et viendra avec son matériel récupérer la canne. Ouf ! J’ignore quelle est la valeur de cet objet, mais Jean-Jacques en a vraiment besoin. Nous déjeunons rapidement, et dégustons en guise de digestif un grand verre d’Amaro, une liqueur italienne à base d’herbes. Incapable de boire tout cela, j’en stocke la moitié dans une petite bouteille plastique. Jean-Jacques propose de changer l’itinéraire de la croisière, et de traverser directement depuis Reggio sur Santa Maria di Leuca en deux journées de navigation, sans visiter la côte sud de l’Italie ni Golfe de Tarente. Ca permettra de passer plus de temps en Grèce. Personnellement, je n’y vois pas d’inconvénient – hormis le fait que j’échange une côte que je ne connais pas encore contre des ports que je connais déjà. Un petit calcul d’étapes me permet de proposer à Jean-Jacques de profiter du temps gagné sur l’Italie du Sud (cinq jours) pour boucler un tour du Péloponnèse depuis Ak Tainaron qui était le but de notre voyage. Les étapes rajoutées sont Cythère, Monemvasia, Epidaure, Corinthe, Ithea, et Navpaktos (Lépante). Jusqu’ici nous n’avons consommé qu’une journée sur notre marge de manœuvre qui en comprend une quinzaine, et j’ai la chance d’avoir pris avec moi à tout hasard mes cartes détaillées du Golfe Saronique et du Golfe de Corinthe. Personne au sein de l’équipage ne connaît ces secteurs magnifiques que j’ai visités l’an passé. A cinq nœuds de moyenne, nous en avons pour quarante heures depuis Reggio pour arriver à Santa Maria di Leuca, la station balnéaire italienne qui fait face à Corfou de l’autre côté du canal d’Otrante. Pour éviter à May qui n’aime pas les nuits en mer une deuxième nuit de navigation, je propose de conserver l’idée que Michel et moi assurions le départ à 5h demain matin. Cela devrait permettre d’arriver mardi dans la soirée à Santa Maria di Leuca. En attendant l’arrivée du plongeur, Michel décide de tenter de récupérer la canne de Jean-Jacques avec une ligne de pêche et un hameçon. 

Après midi au _Deposit 74_ 090815

A 13h10, il est toujours dans son opération de repêchage, alors que je retourne au bar du port, où je vais passer l’après-midi à travailler sur mon Mac. A 80 centimes d’euro le café, le « Deposito 74 », installé dans les hangars du quai des ferries, est l’endroit idéal pour travailler. A cette heure, le bar est désert, et le patron me trouve une table tranquille à côté d’une prise de courant, non loin de la porte d’entrée. A mon retour, je découvrirai que Michel a réussi son opération : il a réussi à récupérer la canne blanche de Jean-Jacques. Je lui demande s’il a vu le plongeur ; il me répond que celui-ci n’est pas passé. Sur le quai, nous sommes quelques plaisanciers à vouloir prendre une douche. L’employé de la Lega Navale demande à Saverio – toujours lui – de nous y conduire. Nous nous entassons dans le taxi ; notre chauffeur fera le tour du bâtiment et prendra un sens interdit pour nous déposer devant la porte de l’immeuble dont le rez-de-chaussée est en partie occupé par les sanitaires.

Reggio 4 090815

Là, nous découvrons que la clé remise à la capitainerie n’ouvre pas la porte. Nous essayons la porte à côté, Saverio essaie à son tour, en vain, puis nous ramène à la Lega Navale. L’employé de la capitainerie est étonné, et nous invite à y retourner avec lui, à pied cette fois-ci. Là, le miracle se produit. Il semble que la clef n’obéisse qu’à son propriétaire. La douche est délicieuse – ça fait plusieurs jours que je n’en n’ai pas pris. Je sors de la douche en même temps que les autres plaisanciers, une petite famille ; nous bouclons la porte de l’immeuble et retournons au ponton. Au passage, Saverio me demande de régler le taxi d’hier soir – celui qui ne devait « rien coûter ». Je fais mine de lui tendre un billet de dix euros ; il en veut deux. Je les lui laisse sans regret. Le trajet les vaut largement au tarif de nuit, nous avons dîné pour un prix très raisonnable, et la présence sur le port de quelqu’un comme Saverio n’a pas de prix. En échange il me remet une photocopie noir et blanc d’un article en anglais paru en avril 2001 dans la revue Yachting Monthly, dans lequel Rod Heikell – toujours le même – parle déjà de lui en termes élogieux.

Photos : zodiacs au deuxième ponton de la Lega Navale, Reggio di Calabria 090815 ; le Guilbora au ponton de la Lega Navale à Reggio, 090815 ; le super maramu 2000 Alfa Plena à Reggio, 090815 ; la Lega Navale surveille le ponton 24h/24, 090815 ; après-midi au Deposito 74, 090815 ; les douches sont dans le bâtiment de gauche, au sud du port de Reggio, 090815 ; les hangars du quai des ferries et le Deposito 74, 090815. Auteur : Ph Bensimon

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