9h35, 100815

La veille nous avons différé le plein de gazoil (nous le ferons aujourd’hui), et décidé de partir à 7h au lieu de 5. A 6h35 je suis réveillé en sursaut par Jean-Jacques qui frappe à ma porte, dix minutes avant que mon réveil ne sonne. Il a compris qu’on devait être au quai des carburants à 7h. Curieuse idée. Nous quittons la place à 7h comme prévu, et nous rendons au quai des carburants, installé désormais dans l’entrée du port de plaisance nord. Une vedette est déjà là qui fait le plein, et nous faisons doucement des ronds dans l’eau du port en attendant qu’elle libère la place. A 7h35, le plein fait, nous quittons le port de Reggio. Le ciel est en partie bleu, couvert sur l’est, dégagé dans le sud, avec une très légère brume sur la Sicile ; au-dessus de nous flotte ce qui ressemble à un ciel de traîne. On voit l’Etna, point culminant de la Sicile (3323m). D’après la météo que j’ai prise hier, nous devrions être au portant tout au long du trajet, avec des vents descendant vers le sud dans le détroit de Messine, puis remontant vers le nord-est le long des côtes sud de l’Italie.

voiles en ciseaux, 100815

On a une quarantaine d’heures de navigation, et nous devrions arriver à Santa Maria di Leuca demain à 23h30. Notre route va nous mener d’abord à 11h30 au sud de Saline Joniche, un petit port ensablé, puis au large du Capo Spartivento, en courant plein est sur un peu plus de 19M. Lorsque nous relevons ce cap au 315°, il est 15h. Notre vitesse surface affichée par le speedo est de 4,37 kt pour un vent arrière apparent de 6,4 kt. Nos voiles sont en ciseaux, appuyées par le moteur tournant à 1200 tours/minute. Notre vitesse fond moyenne depuis Saline Joniche est un peu supérieure à 5,4 kt, et nous avons gagné un peu plus d’un quart d’heure sur ce tronçon. C’est le moment pour nous de prendre le cap 41°, qui nous amènera directement à Santa Maria di Leuca sur un grand bord de 155M, en traversant le Golfe de Tarente.

Jean-Jacques n’a pas acheté les cartes de l’Italie du sud qu’il s’était engagé à prendre ; et parmi mes routiers que j’ai emportés avec moi, la SHOM 7299 qui va d’Ak Tainaron à Syracuse s’arrête un peu au sud de notre route. Il va falloir innover. La page 334 de l’incontournable guide Imray de l’Italie (3e édition, 2012) offre une carte complète de l’Italie, avec les longitudes et latitudes marquées tous les demi-degrés. La carte fait à peu près 17x20 cm, c’est mieux que rien. J’y trace la route du Capo Spartivento à Santa Maria di Leuca, et y porte le point de quinze heures. Je tracerai par la suite un point toutes les trois heures environ sur cette carte, petite mais suffisamment précise pour calculer les corrections à apporter au cap (cf. photo). La houle nous porte, et les vagues ne dépassent pas une cinquantaine de centimètres ; nous avançons bien. Quand Jean-Jacques et May prennent leur quart, à 22h, je m’allonge sur le banc tribord du cockpit et m’endors. A 23h je suis réveillé par un coup violent sur la tête, qui m’arrache au passage une touffe de cheveux. Nous étions jusque-là au vent arrière ; le vent est tombé (il reste juste le vent du à notre vitesse) et Jean-Jacques a décidé de centrer et border la bôme. Dans la manœuvre Jean-Jacques – dont je rappelle qu’il y voit très peu - vient de lâcher de façon imprévue le chariot d’écoute de la grand-voile, et celui-ci, à peine libéré m’a foncé dessus. Ouille !

Page 334 de l'Imray Italie, avec les points 120815

 

Au début du quart de 22h nous avons pris un ris dans la grand-voile ; nous la hissons maintenant complètement, et enroulons le génois. A 23h30 je relève le phare de Punta Stilo (trois éclats toutes les quinze secondes) au 295°. Puissant – il porte à 22M – ce phare est très visible et facile à repérer. Je fais un point sur la carte du guide Imray. Punta Stilo, à l’entrée sud-est du Golfo di Squillace, a été le 9 mai 1940 le théâtre d’une des plus importantes batailles navales de la campagne de Méditerranée – du moins par le nombre des bâtiments engagés dans les deux camps. Nous avons sensiblement gardé notre route et je vais juste enlever un degré à notre pilote automatique ; nous avons parcouru 15M en trois heures, ce qui est mon objectif. Le moteur tourne au ralenti à 1500 tours/minute, et nous procure 4,43 kt de vitesse surface. Cette vitesse est lue sur le speedomètre placé au-dessus de la descente. Je le soupçonne depuis le début de la croisière d’être légèrement encrassé et de nous donner des vitesses inférieures d’au moins un demi-nœud à la vitesse surface réelle.

Michel prend son quart à minuit. Il a décidé de faire un quart de quatre heures pour permettre à May d’aller se coucher plus tôt. Elle trouve trop longs les quarts de trois heures, même faits à deux, voire à trois (Jean-Jacques est avec elle pour lui tenir compagnie dans le cockpit, et j’y suis aussi – même si je somnole lorsque rien n’est présent sur l’horizon, je suis toujours présent pour faire la causette). Nous sommes à la poursuite d’un petit bateau de pêche dont nous voyons les feux devant nous depuis un moment ; ce bateau doit avancer à peine moins vite que nous car l’AIS indique un temps d’une heure et demie avant la collision.

Photos : 9h35, navigation côtière, 100815. Vent arrière et voiles en ciseaux peu après Capo Spartivento, 100815 ; innovation : on fait désormais le point sur la carte du guide Imray, 100815 ; la côte calabraise quelques milles après Capo Spartivento, 100815. Auteur : Ph Bensimon

La côte calabraise peu après Capo Spartivento, 100815