Le mauvais temps approche 110815

Michel est de quart jusqu'à quatre heures du matin ; je somnole dans le cockpit. A 1h27 le vent a forci, on a 21 nœuds de vent debout. Moteur coupé, on vient de prendre un ris dans la GV ; par la suite nous rentrons le génois. A 3h15 je fais le point ; nous entamons la traversée du Golfe de Squillace. A 4h, Michel va se coucher et je prends la relève. Le vent est tombé depuis un moment. A 6h je refais un point. Notre vitesse moyenne est tombée à un peu plus de 3,6 nœuds : nous avons parcouru dix milles en 2h45. J’aurais du renvoyer de la toile beaucoup plus tôt. Je libère le ris de la GV et déroule le génois sur bâbord ; nous sommes au près serré. Je règle aussi le régime du moteur sur 1600 tours/minute ; l’ensemble nous procure une vitesse de cinq nœuds.

Le vent est tombé, mais reste debout ; et dix heures de vent debout ont levé des vagues qui viennent désormais contre nous. Leur hauteur a baissé, elles ne font plus qu’une quarantaine de centimètres de hauteur ; mais May, toujours levée la première, me confirme que durant la nuit, ça a pas mal tapé dans la cabine avant. A 6h50 je prends quelques notes sur mon journal de bord avant de finir mon quart et descendre dans le carré prendre mon petit déjeuner. Il nous reste 90 milles à parcourir d’ici à Santa Maria di Leuca. Si on tient les cinq nœuds en vitesse fond, nous arriverons vers minuit ; si on descend à quatre nœuds nous arriverons vers quatre heures du matin. La première option permettrait à May de passer une bonne nuit au port. Les points réalisés sur la page 344 du Rod Heikell restent bons, on reste sur notre route au 041°.

Comme je l’espérais, les nuages sont restés confinés sur le continent, que nous avons désormais perdu de vue. Un cargo est apparu sur notre tribord, qui suit une route qui va un peu plus à l’est que la notre ; il est possible qu’il aille vers Patras, ou qu’il s’apprête à contourner le Péloponnèse pour rejoindre ensuite Athènes où les côtes turques. Pendant que je finissais de hisser les voiles, Jean-Jacques a pris son petit déjeuner ; il est maintenant armé de sa loupe devant son ordinateur, sans doute en train de regarder sa version d’OpenCpn. La banque de cartes marines numériques dont dispose Jean-Jacques est limitée ; il faudra que je lui passe sur une clé USB celle, très complète, dont je dispose grâce au site d’un bateau de voyage. Je lui ai donné il y a quelques temps le nom de ce bateau, mais il semble que son site internet soit aujourd’hui fermé et que l'on ne puisse plus télécharger ses cartes.

May a commencé à installer ses cannes-à-pêche, avec dans l’idée de capturer notre repas du soir. Après le petit déjeuner, j’examine le Rod Heikell pour voir ce qu’il nous raconte au sujet de Santa Maria di Leuca. « Un feu à secteur couvre la secca Uberto ». Cette sèche ne figure nulle part, ni sur son plan du port, ni sur mes cartes d’openCPN, ni sur celles de Jean-Jacques, ni sur la cartographie du GPS Garmin du bateau. Un symbole en forme de losange avec un « S » au milieu se balade dans la baie devant le port sur la carte affichée par le GPS, mais personne à bord ne sait sa signification, ni de quel côté traiter ce qui pourrait être un danger potentiel.  Visiblement Jean-Jacques à peur, craint que les feux du port ne fonctionnement pas, où qu’on ne puisse les voir, et trouve sans cesse une raison pour qu’on ne puisse pas rentrer dans ce port sans danger. Je finis par lui trouver un point dans la baie qui paraît en eau saine, ses coordonnées polaires et un cap pour y parvenir, et à partir de ce point on pourra forcément voir l’entrée du port. La mention de l’usage du GPS paraît le rassurer : la solution lui plaît.  Vers onze heures, Jean-Jacques décide d’envoyer le spi. Je ne suis pas très chaud pour utiliser ce spi qui dans un temps instable nous fait perdre du temps à l’installer puis à le désinstaller, et dont la taille trop petite ne procure pas une amélioration sensible par rapport au génois. De fait, le spi une fois envoyé se gonfle, mais fait des plis, fasseye. Jean-Jacques décide de le gonfler à la barre, prend celle-ci, et le bateau finit par faire un tour presque complet sur lui même, avec le spi dans les barres de flèche. On finit par affaler cette bête rétive, et par chance le vent se lève et nous procure jusqu’à six nœuds de vitesse surface, simplement avec la GV et le génois.

A 15h13, Erik Pinon m’appelle sur mon portable pour prendre de mes nouvelles. Il sera sur Céphalonie vers le 22 août. Ca tombe bien, il est allé l’an passé à Santa-Maria di Leuca et m’explique que la sèche est une langue de sable avançant de plusieurs centaines de mètres sous l’eau dans le prolongement du môle. Lui n’a eu aucun souci pour prendre le bon alignement, et ne se souvient pas d’un feu à secteur marquant celui-ci. Il me signale qu’un voilier de douze mètres s’était planté sans dégâts sur le sable et avait du être dégagé. Au moment où il m’explique qu’il a un doute sur le nom du port dont il me parle, la communication est brutalement coupée : plus de batterie. Je remets en charge pour pouvoir le rappeler ; Jean-Jacques a débranché l’IPad de la prise allume-cigare – pas grave, il a récupéré un peu de jus, suffisamment pour tenir cette nuit.

Les voiles sont parées pour le mauvais temps 110815

Dans l’après-midi des cumulus blancs très hauts, au sein desquels je pense qu’il doit il y avoir des courants ascensionnels très violents ont fait leur apparition, accompagnés d’un petit vent bien agréable qui nous procure six nœuds sous GV et génois. Hélas ce petit vent ne durera pas. Notre vitesse tombe à trois nœuds, et pendant que je vérifie à le niveau de l’huile moteur (qui pour une fois n’a pas bougé), un conseil de guerre se tient dans le cockpit : pour ou contre le fait de mettre le moteur. Si on met le moteur on arrive à minuit et demi, si on ne le met pas on arrive à 5h du matin. Je comprends que Jean-Jacques, qui ne réalise pas l’intérêt du moteur pour échapper aux grains et permettre à sa femme qui n’aime pas les nuits en mer d’avoir une bonne nuit au port, pense avant tout aux « dangers » des arrivées de nuit dans les ports. Visiblement il n’en a pas l’habitude.

Jean-Jacques s’inquiète aussi de la vidange des 200 heures du moteur, et me demande combien d’heures le moteur a tourné depuis notre départ de Six-Fours-les-Plages. Initialement, il pensait pouvoir se dispenser de faire une vidange avant la fin de la croisière (soit un peu plus de 2500 M) ; il se rend compte maintenant qu’il faudra faire au moins une et peut-être même deux vidanges avant la fin du voyage. En Méditerranée, le moteur tourne beaucoup si l’on veut tenir les horaires et limiter les navigations de nuit.

A 17h19 May a gain de cause. La bôme, victime du roulis et de l’absence de vent, tape sur sa retenue avec des chocs brutaux. On met le moteur, au grand dam de Jean-Jacques, qui maugrée : « il y avait longtemps qu’on ne l’avait pas entendu ». Avec le temps perdu j’estime désormais l’arrivée au port vers minuit et demie.

A 18h le ciel dans le tableau arrière se couvre de nuages gris, voire noirs vers la côte à bâbord, et le vent tombe. Les éclairs commencent à arriver, et nous voyons derrière nous une tornade qui descend en biais du plafond nuageux presque jusqu’à la mer. En prévision de ce qui pourrait devenir un très gros coup de vent, je décide de prendre tous les ris dans la grand-voile (je garde à peine plus qu’une voile de cape) et de rouler complètement le génois. Le moteur est réglé sur 1500 tours/minutes – il ne tiendrait qu’à moi, je le pousserai autant que raisonnable, ce n’est vraiment pas le moment de traîner – et nous procure 4,5 nœuds de vitesse surface. A 19h30 nous croisons un remorqueur de haute-mer qui traîne derrière lui une barge sur laquelle est montée une superstructure qui ressemble un peu à une cage. Un élément d’une plate-forme pétrolière ? Avec la nuit qui tombe le ciel va encore noircir, et des éclairs illuminent les sombres nuées de tous côtés ; le tonnerre gronde de façon incessante.

A 21h10 Jean-Jacques qui essaie de dormir dans sa cabine supporte mal le bruit de la drisse de GV qui tape à l’intérieur du mât. Il envoie Michel en pied de mât pour tenter de résoudre le problème ; mais il y a 23 nœuds de vent et c’est mission impossible. Jusque-là, j’étais seul dans le cockpit : Michel avait tenté de se reposer sur sa couchette à l’intérieur du carré, avec dans l’idée de prendre son quart à minuit, et Jean-Jacques et May en avaient fait autant dans leur cabine. Le vent monte et nous sommes toujours susceptibles d’avoir droit à un éclair ou à une tornade similaire à celle que nous avons vue tout à l’heure, et je me félicite d’avoir rentré le génois et surtout réduit la grand-voile à titre préventif. De plus l’enrouleur dans la bôme pour bien fonctionner nécessite un équipier en pied de mât pour l’accompagner et on aurait beaucoup plus de difficulté pour réduire la toile dans les conditions actuelles.

A 23h31 je suis toujours dans les éclairs, et toujours seul dans le cockpit : May et Jean-Jacques n’ont pas pris leur quart. Vu l’ambiance, je ne leur en veux pas et je ne suis pas allé les chercher non plus. Je baille un peu, allongé sur le banc du cockpit, en attendant que Michel apparaisse et que je puisse relâcher mon attention. Le phare de Santa Maria di Leuca (3 éclats toutes les quinze secondes) est bien visible : il porte à 25M, on en est encore très loin. Je vais descendre quelques instants dans le carré rebrancher mon iPhone sur la prise allume-cigare ; il me reste moins de dix pourcent de la batterie, et je risque d’avoir besoin de l’application Compass 54 pour vérifier l’approche de Santa Maria di Leuca. Je note que la tenue du pilote automatique est impeccable, ce qui est bien agréable dans ces longues journées de mer.

Photos : le mauvais temps approche, 110815 ;  les voiles sont parées pour le mauvais temps, 110815 ; barge remorquée en haute mer, 110815. Auteur : Ph Bensimon

barge remorquée, 110815 1