Au quai Sud de Santa Maria di Leuca, 6h14, 120815

Lever du soleil sur Santa Maria di Leuca, 120815A 3h28, nous continuons à avancer doucement, moteur bloqué à 1500 tours/minute. Heureusement les orages impressionnants se sont calmés durant la nuit. Nous en sommes tout de même là où je ne voulais pas arriver : une heure d’arrivée probable vers 5h du matin, avec à la clef une nuit très courte juste avant une autre nuit très courte suivie de dix-huit heures de navigation pour arriver à Corfou. J’avais cru que Michel prendrait hier son quart avec une heure d’avance vers minuit ; il est arrivé normalement à une heure du matin. Je viens donc d’assurer la veille jusqu’à 22h, puis la totalité du quart de Jean-Jacques et May ; j’ai pu dormir un peu sur le banc tribord du cockpit quand Michel a pris son quart, et je m’apprête à prendre le mien d’ici une demi-heure.

Nous sommes sur le bon cap, en approche de Santa Maria di Leuca, et nous voyons depuis longtemps le phare à l’est du port, qui porte à 25M dans la nuit. La baie, comme c’est le cas dans la plupart des stations balnéaires, est très éclairée. Une énorme lampe au sodium brille, peut-être sur le môle ; nous sommes encore trop loin pour avoir une certitude. Juste à gauche j’ai l’impression de voir une lampe verte, qui pourrait être l’extrémité du môle ; mais plus nous nous approchons et moins je la distingue. On en saura plus tout à l’heure. En tenant compte des indications d’Eric Pinon, pour qui la Secche di Ugento est une langue de sable qui avance sur plusieurs centaines de mètres sous un mètre d'eau dans l’axe du môle,  j’ai prévu de serrer la partie ouest de la baie jusqu’à voir les feux d’entrée du port dans un relèvement un peu supérieur au 90°, puis remonter vers le feu rouge pour le laisser à bâbord. La manœuvre devrait me garantir d’éviter la sèche.

Pour l’instant, il nous reste encore près d’une heure et demie avant d’être sur le théâtre des opérations. May vient de m’apporter une tasse de thé, délicieuse. Jean-Jacques, qui a passé pratiquement toute la soirée assis sur la banquette du carré s’était retiré dans sa cabine ; May me dit qu’il est revenu s’asseoir dans le carré. Bien dormir dans la cabine avant d’un voilier qui fait route au près demande une certaine habitude, même s’il y a peu de vent. Michel et moi les préviendrons un peu avant d’arriver, ne serait-ce que parce qu’il faudra mettre à poste les aussières et les pare-battages. Il faudra aussi éteindre les lumières dans le carré de manière à retrouver une meilleure vision nocturne, et nous permettre de voir un maximum de détails de la côte. Je continue à pester intérieurement contre l’absence des cartes papiers ; j’aime bien savoir où je vais, de nuit comme de jour, et encore plus de nuit. Si Erik n’avais pas téléphoné dans l’après-midi, il aurait fallu tenter de joindre au téléphone une capitainerie pour avoir plus de détails sur la Secche di Ugento.

Bateau rouillé, Santa Maria di Leuca, 120815

Vers 5h nous arrivons à pied d’œuvre dans la baie. Là, on trouve le môle avec la bonne orientation, le feu rouge d’entrée du port, le GPS et mon iPhone (Compass 54 avec la vue par satellite du port et le positionnement du bateau) indiquent tous qu’on est bien en face de l’entrée du port, mais l’absence des deux feux verts, celui en bout du môle et celui en face du feu rouge d’entrée de port terrorisent Michel, qui, posté à l’avant en vigie à se met à hurler que je vais droit sur des écueils. Je fais demi tour une première fois, je reviens pour m’entendre hurler que ce n’est pas là, puis je ressors de la baie pour m’assurer qu’il n’y a pas d’autre possibilité. En définitive je décide d’aller doucement explorer ce que j’estime depuis le début être l’entrée du port, entre le mole et le feu rouge. Là je découvre que les feux verts sont simplement éteints. Michel, qui vient de me dire qu’il a une mauvaise vision nocturne, ne les a tout simplement pas vus. Je rentre dans le port et vais m’amarrer le long du quai des chalutiers ou le Rod Heikell indique que « la première nuit est gratuite ». Michel va à terre porter l’aussière avant sur une bitte d’amarrage, mais a du mal à réaliser qu’il faut fixer l’aussière arrière par des tours morts sur une autre bitte avant d’en régler la longueur depuis le bateau ; il s’évertue sur le quai à tirer sur l’aussière arrière au lieu de la fixer en priorité. Je décide de finir l’amarrage du bateau tout seul (pointes avant et arrière en double, et traversière du taquet arrière au taquet avant via un anneau fixe sur le quai à hauteur du point d’ambelle). Fin de la manœuvre à 5h57.

Le port de Santa Maria di Leuca, 120815

A 7h je pars avec ma sacoche, ma brosse à dents et mon dentifrice à la recherche d’un bar où aller aux toilettes et de la capitainerie. Les bars sont fermés, mais je tombe devant la Uffiza Nautica Leuca sur un officier en tenue blanche avec des épaulettes en or dix-huit carats qui m’explique que l’accostage sur le quai des chalutiers est interdit pour cause de travaux. Il nous laisse une heure pour nous organiser et déménager, et demande à voir les papiers du bateau. May n’a pas demandé à la capitainerie de La Gavetta (que l’officier appelle La Caletta) les papiers d’entrée en Italie du bateau. Mais comme nous sommes quatre Français à bord et que demain nous serons en Grèce, l’Uffiza Nautica passe l’éponge. Faudra quand même que je m’occupe de ça à Syracuse quand nous reviendrons au retour en Italie.

Le port de Santa Maria di Leuca, 120815 2

De retour au bateau je trouve la grand-voile à plat sur la bôme et j’explique la situation. Jean-Jacques et Michel ont décidé de faire une petite réparation. Jean-Jacques décide de rester à quai jusqu’à dix heures, au mépris du commandement de l’Uffiza Nautica. Petit moment de honte. J'espère que l'officier de l'Uffiza Nautica ne viendra pas me demander dans un petit moment pourquoi nous sommes encore là. May et Michel partent acheter des bouts et des pélicans au shipshandler local, juste au dessus de l’Uffizia Nautica. A 9h02 j’envoie un SMS à Marie (mon « ex » qui assure depuis des années la sécurité à terre de toutes mes croisières) pour lui dire qu’on est bien arrivés à Santa-Maria di Leuca et qu’on passe la journée au port comme prévu.

L'espace wifi-bar du port de plaisance, Santa Maria di Leuca 120815

A 10h je prends la VHF sur canal 12 pour appeler la capitainerie, me faire attribuer une place, et avoir une idée des fonds au quai des carburants (entre 1 et 2 mètres selon les endroits sur le Rod Heikell qui place le quai des carburants au fond E du port). Pas de réponse. On largue les amarres et nous partons en exploration. Ni May ni moi n’avons rien vu lors de nos balades pédestres matinales, et rien n’apparaît en rapprochant le bateau. Par 2,7m de fond je fais demi-tour : le quai des carburants a du être déménagé. Nous prenons une place qui nous paraît libre sur le ponton extérieur du port de plaisance, côté sortie. L’équipage étant très long dans les manœuvres, le vent a le temps de coucher le bateau le long du quai avant que Michel n’ait pris la pendille (il n’a rien d’autre à faire pourtant). On le redresse facilement, sous le regard amusé des gens sur le ponton, pas avares de conseils dans ces cas-là. Une fois la manœuvre réalisée et le bateau à poste, un ormeggiatori arrive : nous sommes dans un emplacement réservé aux bateaux d’un tirant d’eau supérieur au nôtre, il faut nous garer sur le même ponton quelques places plus loin. Par la même occasion il nous indique le quai des carburants, désormais à l’entrée du port. Je lui demande de me faire voir la place qui nous est attribuée : il m’y emmène sur le ponton. La place sera facile à retrouver depuis la mer, c’est à côté de l’unique sloop garé étrave au ponton. Je lui demande de nous réserver la place le temps pour nous de faire le plein de carburant, et c’est reparti. Une vedette d’environ 9m s’approvisionne en fuel. Je fais des ronds dans l’eau du port, un puis deux, puis trois, puis six, puis… Interminable. J’ai l’impression de voir un cargo faire le plein. 40 minutes après, on se met à quai, et je comprends le problème. Aucun son n’indique que le fuel coule dans le réservoir, et pour cause : il n’y a pratiquement pas de pression. Je finis par avoir mal à la main à maintenir le pompe en fonctionnement. Une fois fini le plein, je découvre que Jean-Jacques veut remplir à bord un bidon de secours de dix litres. Très mauvaise idée : malgré des précautions infinies et des feuilles de sopalin, des gouttes de gazole se renversent sur les bancs et les caillebottis du cockpit. C’est typiquement une manip' où on doit porter le bidon sur le quai et pas faire ça à bord, mais vu l’ambiance, je préfère exécuter et faire la remarque après qu’avant. Le carburant vaut ici 1,70 euros le litre, et je crois qu’on a consommé un peu plus que la moitié du réservoir, soit 80 litres (le réservoir fait 110 litres, mais la jauge est mal étalonnée).

Le port de plaisance et les escaliers de Mussolini, Santa Maria di Leuca, 120815

Le retour dans la placé indiquée (AA22) se fait sans problème, et à 11h30 je file à la capitainerie (et aux toilettes, enfin !), muni du dossier du bateau et de 60 euros de liquide pris sur la caisse de bord, pendant que May prépare le repas. Une jeune femme très sympa (elle fait semblant de comprendre mon italien) m’accueille, et confirme le prix indiqué au ponton par l’ormeggiatori : 53 euros pour la nuit. Elle ne n’a pas besoin d’une pièce d’identité, ni du nombre des personnes à bord : seuls les 53 euros l’intéressent, que je décide de payer avec ma Visa pour me faire un peu de liquide. Je retourne au bateau peu avant midi pour le déjeuner, et m’écroule à 14h sur ma couchette, après 31h sans un instant de répit. Réveil à 18h, pour découvrir que le CAC 40 a perdu plus de 3% dans la journée. Je file prendre un café au bar au bout du ponton, et téléphoner à Marie et Erik Pinon pour le remercier chaleureusement de ses renseignements sur la Secche di Ugento. Mine de rien, son coup de fil d’hier à sauvé le bateau de Jean-Jacques d’un talonnage dans le sable, ce que ce dernier a beaucoup de mal à admettre. Eric est en train de faire du vélo en forêt, et la communication est moyenne. Il a juste le temps de me signaler que l’an passé, un coup de vent les ayant touchés entre la Grèce et Corfou, ils ont passé la nuit à Othonoi, une petite île à l’ouest de Corfou. La communication se coupe et je retourne au bateau, après avoir fait quelques photos des escaliers de Mussolini.

A peine suis-je arrivé, Jean-Jacques me demande de télécharger les fichiers grib de la météo de demain sur mon ordinateur, alors que May s’apprête à servir l’apéritif. May me dit de prendre l’apéritif d’abord, et on ouvre la bouteille de Marsala aux amandes que j’ai rapportée de ma randonnée en Italie. Les fichiers grib indiquent un vent de nord de 10,15 nœuds au début de la traversée vers Corfou, puis du variable 5 nœuds, revenant au nord quand nous serons dans le canal de Corfou. Jean-Jacques connaît l’existence d’Othonoi et a décidé avec Michel de ne plus faire d’arrivée de nuit dans les ports, jugeant qu’arriver de nuit met son bateau en danger. Il propose donc soit de partir tard demain pour arriver dans la matinée à Corfou, soit de dormir à Othonoi. May qui n’aime pas naviguer la nuit préfère l’option Othonoi. Dans tous les cas, pour moi c’est dire adieu à la visite de Corfou ; je commençais un peu à m’y attendre. Nous n’arriverons qu’en fin de matinée ou dans l’après-midi de vendredi à Corfou ; et le reste de la journée va se passer dans l’avitaillement du bateau et les formalités administratives liées à l’obtention du DEKPA, un document de circulation obligatoire en Grèce pour les bateaux de plus de dix mètres ; ce document doit être présenté lors des arrivées dans les ports.

Les vents prévus étant de secteur nord, Ormos Ammou, une petite baie au sud de l’île d’Othonoi devrait faire l’affaire. Par contre l’approche et le mouillage de nuit à Ormos Ammou me paraissent peu recommandables au vu de ce que raconte le guide, qui préconise déjà de mettre de jour une vigie à l’avant. Il y a pas mal de cailloux à éviter. Cela implique d’arriver avant la nuit, avec un bateau qui n’avancera pas – le vent prévu sera insuffisant – et l’interdiction d’utiliser le moteur à son couple optimal. Bref, il faudra partir tôt. La manœuvre n’est pas compliquée – au demeurant je pourrais la faire seul  – et je propose à Michel de laisser dormir Jean-Jacques et May demain matin ; nous partirons à deux sur le coup de cinq heures.

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Coucher de soleil sur les escaliers de Mussolini, Santa Maria di Leuca 120815