6h17, le 13 août 2015

Réveil à 4h45, départ du port à deux avec Michel. Moteur en avant très lente, Michel largue la pendille, je récupère les deux aussières arrière passées en double, et le bateau glisse silencieusement hors de sa place. A 6h, le bateau est nickel, sous 1 ris à la GV et avec trois mètres de génois sortis dans un près de 22 nœuds de vent apparent qui correspond bien à la météo prise la veille. Le voilier file 6,5 nœuds, tout content d’avoir un peu de vent. On prend une houle d’un mètre à 45 degrés dans le quart avant du bateau, tout glisse, rien ne tape. A 6h May nous offre une tasse de thé que Michel décline, mais à 6h30 Jean-Jacques est réveillé. Il a trouvé (sur le canal 68 sans doute) une météo italienne – alors que nous filons sur la Grèce – qui prévoit un vent de 5 à 7 beaufort et il ordonne de revenir au port. Dommage, pour une fois qu’on avait un peu de vent. Il fait grand beau et devant nous trois voiliers sont sortis du port et font route au portant vers Reggio et Tarente, et un autre vers Corfou. Au port on retrouve à 7h30 la place que nous venons de quitter. Le bateau à bâbord s’apprête à partir : ce sont un couple de Français un First 35 (Lane-une-ma ?) qui s’apprête à partir vers Reggio. Leur bateau est basé à L’Estaque ; ils ont fait l’an dernier une tentative avec celui-ci pour franchir le passage du Nord-ouest, tentative abandonnée faute de vivres.

La promenade de Santa Maria di Leuca, 130815

Ils parlent volontiers des paysages superbes qu’ils ont rencontrés, et sont montés sans dommage sur la banquise avec leur voilier en polyester. Ils avaient une arme à bord – indispensable contre les ours – et disent qu’à Nuuk les fusils sont en vente libre, 270 à 300 euros environ. Ils sont partis sans beaucoup d’eau (400 litres pour 200 litres de carburant) et ont rencontré Jimmy Cornell et son Garcia Exploration, qui ont également été refoulés par les glaces l’été dernier. Une dizaine de bateaux attendaient alors de passer, quatre métalliques et six en polyester.

A 9h45 je pars visiter la ville. Je me balade sur la promenade qui surplombe la plage, puis remonte vers l’église avant de m’installer dans la gelateria Moby Dick. La wifi gratuite promise par le patron ne marche pas, mais j’ai avec moi mon domino et je peux travailler un moment. Je quitte la placette de l’église un peu avant midi pour rentrer à bord. 

Les bateaux quittent le port, Santa Maria di Leuca 130815

Là, une discussion incroyable m’attend : Jean-Jacques et May ont décidé de me planter là, au fin fond de l’Italie. Prétexte : pour eux j’aurais dû rester au port ce matin. Ceci alors que 1. la météo était bonne (les fichiers de la NOAA téléchargés la veille indiquaient un vent de nord de 10 à 15 nœuds au début de la traversée vers Corfou, puis du variable 5 nœuds, revenant au nord quand nous serons dans le canal de Corfou, et ça correspond bien à ce que nous avons rencontré), 2. le ciel est pur; et 3. tous les bateaux voisins ont quitté le port ce matin pour passer une belle journée en mer. La nouvelle ne m’ennuie pas trop : être aux ordres de gens qui ne savent pas naviguer et imposent de lambiner dans le mauvais temps plutôt que rentrer au port a cessé de m’amuser et fait peser sur moi une trop lourde responsabilité. Je leur demande seulement de me payer mon billet d’avion de Brindisi jusqu’à Lyon.

L'église de Santa Maria di Leuca, 130815

Refus catégorique. May se met à hurler qu’ils me paieront juste mon taxi jusqu’à l’aéroport. Lorsque je leur demande de venir payer ledit taxi (il y a cinquante kilomètres jusqu’à Brindisi et cela représente pour moi une somme), Jean-Jacques me répond que je n’aurai qu’à leur envoyer la facture en France, « pourvu qu’elle soit raisonnable ». Je comprends alors que je me suis fait complètement planter depuis le début et qu’il n’a jamais été question pour eux que j’aille plus loin que Santa Maria di Leuca. Un de leurs amis, sans doute disponible seulement à la mi-août, a sans doute prévu de longue date de les rejoindre et prendre le bateau en main ; cette hypothèse est corroborée par le fait qu’aucune recherche de skipper à Santa Maria di Leuca ne sera publiée sur le net les jours suivants. Fin de la croisière, sans regrets. Je plie bagage, récupère mes cartes marines et mon matériel (un énorme sac de voyage de 110 litres, plus ma sacoche avec mon ordinateur et mon sac d’alpinisme de 70 litres), et vais m’installer à l’espace bar-wifi de la marina pour examiner sur le net les possibilités de retour. L’avion depuis Brindisi est à plus de 700 euros, sans compter le supplément pour les bagages, le prix du taxi pour Brindisi et les cent kilomètres restants entre l’aéroport de Lyon et mon domicile ; je vais me rabattre sur le train. Marie contactée par téléphone pour l’informer du déroulement de la croisière me suggère de rechercher un covoiturage.

Retour en train, 130815

Finalement j’adopterai la solution suivante : taxi jusqu’à la gare la plus proche (Gagliano-Leuca, à 5km), train jusqu’à Lecce (4,90 euros), puis train de nuit pour Turin (71,50 euros, départ de Lecce à 22h08), arrivée à Turin le lendemain à 11h20, journée de visite (Turin est une ville agréable, hélas morte en ce week-end du 15 août), nuit à l’hôtel Diplomatic (via Cernaia, 4 étoiles, 47,70 euros la chambre single trouvée dans le train sur Venere.com, taxe de séjour comprise), dîner Piazza San Carlo, et covoiturage le lendemain avec un jeune couple d’étudiants de Dijon trouvé lui aussi sur le net (60 euros). Ils viendront me prendre à 15h à mon hôtel sous une pluie diluvienne. Très sympathiques, ces deux jeunes gens reviennent d’un grand tour des capitales de l’Europe de l’est qui les a conduits à Vienne, Prague, Budapest, Ljubljana, et retour par la Croatie et l’Italie. Pour éviter les coûts du Tunnel du Mont-Blanc nous passerons par la Maurienne (cela représente cinquante minutes de plus que le passage par le Mont-Blanc, pour environ 43 euros d’économisés). Le conducteur vient de sortir d’une école polytechnique, sa compagne finit un master en communication ; en chemin nous évoquons des souvenirs de math’sup, frais chez les uns, nettement plus anciens chez les autres. La route finit ainsi par passer très vite ; le couple me déposera finalement devant la porte de ma maison. 

Photos :  A 6h17, 8 milles à l'est de Santa Maria di Leuca, 130815 ;   les voiliers quittent le port de Santa Maria di Leuca pour une belle journée en mer, 130815 ; "Mare in tempesta", oeuvre éphémère et anonyme, Turin 140815 ; Auteur : Ph Bensimon

Mare in tempesta, Turin, 140815