LE_Eithne_Operation_Triton (author Irish Defence Forces)

Au nom d’idéologies populistes dont on a vu ce qu’elles ont donné au XXe siècle, l’Italie et Malte sont rentrées en guerre contre les migrants qui tentent d’échapper à l’enfer de leurs pays. 

La position de la France dans le domaine est plus qu’ambiguë : la France a interdit en début de semaine l’accès à Marseille à l’Aquarius (NB : le siège de SOS Méditerranée qui affréte le navire est à Marseille) au nom d’une réglementation autorisant l’accès des naufragés « dans le port le plus proche », alors que Malte (qui refusait alors l’accès), était ce port le plus proche du bateau. Cette position reflète l’absence de volonté politique de résoudre les problèmes, et la volonté de faire traîner en les rendant compliquées des choses qui pourraient être très simples, surtout aujourd’hui où le nombre des migrants reste encore très limité (11 migrants récupérés jeudi dernier 20 septembre au large de la Lybie, 58 au total à la fin du week-end sur l'Aquarius).

Finalement la crise a fini par être résolue : « Au terme d’une longue négociation entre plusieurs pays européens, une solution se dessine pour les cinquante-huit migrants recueillis par l’Aquarius jeudi et ce week-end au large de la Libye. Le gouvernement maltais a annoncé, mardi 25 septembre, qu’il accueillerait temporairement ces personnes, avant qu’elles soient réparties entre plusieurs pays européens. « Les cinquante-huit migrants à bord de l’Aquariusseront transbordés sur un navire maltais dans les eaux internationales et conduits à Malte », a écrit le premier ministre maltais, Joseph Muscat, sur son compte Twitter. Ils seront « immédiatement répartis » entre plusieurs pays, a précisé le gouvernement maltais. Le Portugal avait annoncé un peu plus tôt qu’il accueillerait dix d’entre eux, au terme d’un accord conclu avec la France et l’Espagne. Une source gouvernementale française a ensuite annoncé que la France en accueillerait dix-huit, l’Espagne et l’Allemagne quinze chacune » (Source Le Monde, 26/09/18, 07 :12) 

En dehors de l’aspect profondément immoral de la démarche des pays refusant d’accueillir des personnes en danger, en dehors de l’aspect indécent de vendre des vies contre des voix d’électeurs, le combat que mènent ces pays qui refusent ou diffèrent l’accueil des migrants est un combat d’arrière-garde, montrant une méconnaissance totale des problèmes qui se jouent en ce moment.

En 2015 Françoise Gaill, vice-présidente d’Ocean & Climate Platform lançait un cri d’alarme : « il y aura des migrants climatiques ». En 2016 les études ont montré qu’il y avait 25 millions de migrants, chassés de chez eux pour l’essentiel par le réchauffement climatique qui va aller en s’intensifiant. En 2050 l’ONU s’attend à 250 millions de migrants climatiques, et certaines prévisions sont beaucoup plus pessimistes. Certes, les Américains reflueront plutôt vers le Canada, et les asiatiques resteront majoritairement en Asie. Mais il semble évident que quand une bonne partie de l’Afrique deviendra inhabitable, les africains n’auront d’autre choix que de tenter de traverser la Méditerranée. Le problème auquel il faut faire face dès aujourd’hui n’est donc pas « comment empêcher les 11 ou 58 migrants de L’Aquarius d’aborder », mais « que faire aujourd’hui pour nous préparer à accueillir les dizaines de millions de migrants qui vont devoir rejoindre l’Europe dans quelques années ? ».  J’ose espérer que Malte, l’Italie et d’autres pays d’Europe n’oseront pas envisager un génocide, et que la France - qui vient de s’excuser de son attitude vis-à-vis des Harkis - n’envisagera pas de parquer les migrants dans des camps.

La première chose à faire est de changer notre vision vis-à-vis des migrants, et réaliser que pour nos pays vieillissants dans lesquels nous disposons de beaucoup de place, les migrants sont une aubaine, un potentiel et une source de richesse. La deuxième est de se demander à quoi va ressembler notre monde si les Etats riches qui sont responsables de la situation actuelle n’accueillent pas les migrants (qui sont en dernière analyse leurs victimes). Le rapport de la FAO qui est sorti mardi dernier est clair sur le sujet : le réchauffement climatique en supprimant les ressources alimentaires est source de déstabilisation et de guerres dans les pays qui en sont victimes. Par exemple, dans toutes les zones côtières où sévit la famine la piraterie se développe, et menace les lignes du transport maritime mondial (cf. ce qui se passe au Venezuella où est apparue une zone de piraterie qui est en train de s’étendre aux pays périphériques). Bien sûr, des solutions existent, mais qui ne sont pas gratuites. Au large de la Somalie et dans le Golfe d’Aden, on est arrivé à protéger le commerce maritime, en obligeant les navires à voyager en convoi sous la protection de navires militaires. Coût de l’opération : 650 millions de dollars par an. A ce tarif, on se rend vite compte qu’il vaut mieux prévenir (sauver les gens de la misère) que guérir.

Ces crises à répétition concernant l’accueil des migrants marquent aussi la faillite de l’Europe dans le domaine des politiques migratoires. « Le sommet européen de Salzbourg la semaine dernière n'a rien changé à ce qui avait été décidé lors du mini-sommet sur les migrations fin juin à Bruxelles. Convoqué après le feuilleton qui avait déjà placél’Aquarius sous le feu des projecteursdébut juin, ce sommet n'avait eu d'autre résultat que de préconiser des accords au cas par cas. Ceci avait d'ailleurs permis dans les jours qui avaient suivi de trouverune solution rapide pour le navire Lifeline. Mais ce mode de fonctionnement semble représenter le contraire de l'esprit de la coopération européenne, censé être basé sur la solidarité et sur des modes d'action communs à tous les Etats membres de l'UE » (Source : Rfi.fr 26/09/2018, 13 :17).

C’est en effet à l’Europe d’ouvrir ses portes, et d’organiser la libre circulation des migrants au sein de son espace. Si l’Europe ne décide pas très vite d’une politique d’accueil contraignante vis-à-vis de ses Etats membres, on verra comme c’est déjà le cas le populisme envahir petit à petit chacun de ces Etats, et on continuera à perdre du temps et de l’énergie (NB : 48 h de négociation ici entre la France, l’Espagne, le Portugal et l’Allemagne) pour discuter de l’accueil de 10 personnes ici, et de quinze autres là. Il faut quand même se remettre quelques chiffres en tête : l’Allemagne il y a un an affichait déjà un million de migrants accueillis, et la France lors de la guerre d’Espagne a accueilli un million d’Espagnols sans se poser de questions. Nous sommes donc bien ici dans un problème de volonté politique et non de réalité économique.

Un sondage Ifop pour Atlantico paru le 18 août 2018 dans Le Figaro.fr montre que sur un échantillon représentatif de 1.004 personnes, « Les personnes interrogées se disent à 46% favorables "à ce que les migrants qui arrivent par dizaines de milliers sur les côtes grecques et italiennes soient répartis dans les différents pays d'Europe et à ce que la France en accueille une partie". C'est quatre points de plus qu'en juin et sept points de plus qu'il y a un an, signe d'une évolution de l'opinion française sur ce sujet. »

Il reste tout de même « une majorité de Français (54%) opposée à l'accueil par la France d'une partie des migrants recueillis en Méditerranée », preuve que l’opinion publique est encore en grande partie ignorante des enjeux actuels. C’est cette majorité de Français – et d’électeurs potentiels – qui est mise aujourd’hui en balance avec la vie des migrants. 

Philippe Bensimon

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In the name of populist ideologies of which we saw what they gave in the twentieth century, Italy and Malta went to war against the few thousand migrants trying to escape the hell of their countries. France's position in the field is more than ambiguous: France banned access to Aquarius at the beginning of the week (NB: the headquarters of SOS Méditerranée is in Marseille) in the name of a regulation authorizing the shipwrecks' access to the nearest port, while Malta (which then refused access) was the closest port to the ship. We can clearly see the lack of political will to solve problems, and the desire to drag things along by making complicated things that could be very simple, especially today where the number of migrants is still very limited (11 migrants recovered last Thursday 20 September off Libya, 58 total at the end of the weekend on Aquarius). Eventually the crisis ended up being resolved: "After a long negotiation between several European countries, a solution is emerging for the fifty-eight migrants collected by Aquarius Thursday and this weekend off the coast of Libya. The Maltese government announced Tuesday (September 25th) that it would temporarily welcome these people before they are spread among several European countries. "The fifty-eight migrants aboard the Aquariuss will be transhipped on a Maltese vessel in international waters and taken to Malta," Maltese Prime Minister Joseph Muscat wrote on his Twitter account. They will be "immediately distributed" between several countries, said the Maltese government. Portugal had announced a little earlier that it would host ten of them, under an agreement concluded with France and Spain. A French government source then announced that France would welcome eighteen, Spain and Germany fifteen each "(Source Le Monde, 26/09/18, 07:12). Apart from the deeply immoral aspect of the approach of countries refusing to welcome people in danger, apart from the indecent aspect of selling lives against voters' voices, the struggle of those countries that refuse or differ the reception of migrants is a rearguard action, showing a total misunderstanding of the problems that are being played out right now. In 2015 Françoise Gaill, Vice-President of Ocean & Climate Platform, warned that "there will be climatic migrants". In 2016, studies showed that there were 25 million migrants, driven out of their homes mainly by global warming, which will intensify. In 2050 the UN expects 250 million climatic migrants, and some forecasts are much more pessimistic. Of course, the Americans will flow back to Canada, and Asian people will mostly stay in Asia. But it seems obvious that when a good part of Africa becomes uninhabitable, Africans will have no choice but to try to cross the Mediterranean. The problem that must be addressed today is not "how to prevent the 11 or 58 migrants from L'Aquarius to approach", but "what to do today to prepare us to welcome the tens of millions of migrants who will have to join Europe in a few years? ". I hope that Malta, Italy and other European countries will not dare to consider genocide, and that France - which has just apologized for its attitude towards the Harkis - will not consider parking migrants in camps. The first step is to change our visions of migrants, and realize that for our aging countries, where we have a lot of room, migrants are a boon, a potential and a source of wealth. The second is to wonder what our world will look like if the rich states that are responsible for the current situation do not welcome migrants (who are ultimately their victims). The report of the FAO which came out last Tuesday is clear on the subject: the global warming by removing the food resources is a source of destabilization and wars in the countries which are victims of it. For example, in all coastal areas where famine is rampant, piracy is growing and threatening global shipping lines (see what is happening in Venezuella, where a piracy zone has emerged which is spreading to peripheral countries). Of course, solutions exist, but they are not free. Off the coast of Somalia and in the Gulf of Aden, maritime commerce has been protected by requiring ships to travel in convoy under the protection of military ships. Cost of the operation: $ 650 million a year. At this rate, we quickly realize that it is better to prevent (save people from misery) than cure. It is indeed up to Europe to open its doors, and to organize the free movement of migrants within its space. If Europe does not decide very soon on a binding policy of welcome vis-à-vis its member states, we will see how populism is gradually invading each of these states, and we will continue to waste time and energy (NB: 48 hours of negotiation here between France, Spain, Portugal and Germany) to discuss the reception of 10 people here, and fifteen others there. We still have to put some figures in mind: Germany a year ago already had a million migrants welcomed, and France during the Spanish war welcomed a million Spaniards without question. So we are here in a problem of political will and not of economic reality. An Ifop survey for Atlantico published on August 18, 2018 in Le Figaro.fr shows that in a representative sample of 1,004 people, "respondents say they are 46% in favor" that migrants arriving tens of thousands on the coast Greek and Italian are distributed in the different countries of Europe and that France hosts a part. This is four points more than in June and seven points more than a year ago, a sign of a change in French opinion on this subject. "Still, there remains "a majority of French (54%) opposed to the reception by France of some of the migrants collected in the Mediterranean," proof that public opinion is still largely unaware of current issues. It is this majority of French - and potential voters - which is weighed against the lives of migrants today. Philippe Bensimon.

Photo : Opération Triton, 2015. Auteur/author : Irish defence forces.