Santa Maria di Leuca, les modifications

1. Le topo et le crucifix

A la fin des années soixante-dix, j’ai fait la huitième ascension de la voie Wyns-Chapoutot, une très belle voie de 700m en face sud de la Meije. Le topo de Gaston Rébuffat annonçait un horaire compris entre 7h et 10h, précisait que vers le milieu de la paroi se trouvait un « bon emplacement de bivouac », et insistait un peu plus loin de façon sibylline : « pour le bivouac, l’emplacement de la première vire avant le rappel est à l’abri des chutes de pierre ». Pourquoi insister sur des emplacements de bivouac dans une voie qui dure 7 à 10h ? Avec mon compagnon de cordée de l’époque – Christian Urbani – non seulement nous avons fait ce bivouac, mais, le mauvais temps et la neige étant arrivés durant la nuit, nous avons dû en faire un second au sommet du Doigt de Dieu (3973m). Je garderai toujours le souvenir de cette nuit dans l’orage et les éclairs, et des feux de Saint Elme bleuâtres accrochés à la barbe de Christian et aux poils de mes gants en laine. Je garderai aussi le souvenir de ce lever de soleil sur la Barre des Ecrins, qui marquait le retour du jour et la fin de l’orage. Quelques heures après, arrivés au Refuge de l’Aigle en compagnie d’une cordée de secours venue à notre rencontre au pied de la descente, j’ai appris que Gaston Rébuffat tenait ses informations sur la voie d’une conversation au téléphone avec Afanassieff. Afanassieff, un des meilleurs grimpeurs de sa génération, avait fait la voie en solo, et connaissait déjà par cœur la sortie Meyer-Dibonna commune avec d’autres voies, ce qui expliquait son horaire très rapide. Ce n’était précisé nulle part dans le topo.

Toujours avec Christian Urbani, j’ai fait la deuxième ascension d’une jolie voie classée ED+ dans le Corno Stella. J’ai cherché longtemps dans cette voie une traversée indiquée sur le topo de Michel Dufranc, sans parvenir à la trouver. Cela ne nous a pas empêché de terminer la voie ; mais j’ai longtemps repensé à cette traversée introuvable. Je connaissais un peu Michel Dufranc, rencontré à l’occasion au Baou de Saint-Jeannet, et je l’ai interrogé un jour au sujet de cette traversée. Il m’a alors expliqué gentiment qu’un topo n’était pas la Bible, et qu’on devait grimper avec sa tête plutôt qu’en tenant le topo dans une main comme un crucifix. Depuis lors j’ai regardé les topos d’une façon très différente.

Couverture guide Italie

En mer, c’est la même chose. Quand, venant de Porto Colom, on n’a pas vu le feu du Cabo des Pinar (Punta Sabater, qui marque l’entrée dans Bahia de Pollensa), ça ne veut pas dire qu’on ne l’a pas encore passé, et que ce n’est pas encore le moment de prendre à bâbord pour rentrer dans Bahia de Pollensa. C’est peut-être simplement que le phare n’existe plus ou bien est provisoirement en panne.

J’ai eu le même problème (c’est récurrent) avec un phare introuvable entre Bodrum et Serce Limani il y a quelques années, et en octobre dernier avec le feu du Cap Feno, alors que j’étais en route d’Alghero pour Bonifacio. J’ai cessé depuis longtemps de m’inquiéter des phares invisibles, car le problème est facile à traiter en deux questions : a) puis-je être ailleurs que là où je devrais (si la réponse est non, le problème est résolu), b) si la certitude sur la position n’est pas absolue, quelle est la route qui me procure une sécurité absolue quelque soient les différentes positions possibles de mon bateau. Bien sûr, cela nécessite d’avoir une bonne estime, et de reporter le point régulièrement sur la carte.

Ce problème s’est représenté il y a un mois devant l’entrée du port de Santa Maria di Leuca, alors que les feux verts du môle et de l’entrée du port étaient invisibles, et que ma vigie (dont je ne savais pas encore qu’elle n’y voyait pas de nuit) m’a annoncé que je fonçais sur ce qui lui semblait être des écueils. J’ai rebroussé chemin, exploré un peu les environs immédiats, je me suis demandé si je pouvais être ailleurs dans un lieu ressemblant ; j’ai enfin vérifié au GPS et sur Compass 54 que j’étais bien au bon endroit. J’ai alors décidé que l’absence des feux verts n’était pas rédhibitoire, tous les autres points significatifs étant présents, et je me suis représenté en avant lente sur la droite du feu rouge qui devait selon moi marquer l’entrée du port. J’ai alors vu défiler très normalement à tribord les feux verts, éteints.

2. Principe de précaution et sac de charge

Les écarts entre le topo et la réalité sont de deux sortes : soit la réalité a évolué depuis la rédaction du topo (éboulements en paroi, phares éteints, etc.), soit le topo comporte des erreurs et ne décrit pas correctement la réalité – ou seulement de façon trop laconique (cas du topo de la « Wyns-Chapoutot » en face sud de la Meije : « 7h-10h », avec « un bon emplacement de bivouac » au milieu de la paroi.

Ce second cas oblige à prévoir le pire (dans notre cas, un sac de charge avec tout le matériel de bivouac).

Santa Maria di Leuca, la secche di Ugento

C’est aussi celui de la « Secche di Ugento » dans l’approche de Santa Maria di Leuca, qu’un feu 094°-R-106° est censé couvrir. Ce feu et cette sèche figurent dans le texte mais pas sur les plans de l’approche de Santa Maria di Leuca. Ils étaient introuvables sur nos cartographies électroniques. Un ami au téléphone m’avait décrit la sèche comme « une langue de sable s’étendant sous un mètre d’eau sur plusieurs centaines de mètres dans l’axe du môle de Santa Maria di Leuca », en précisant qu’en 2014 lors de son passage un voilier de douze mètres s’y était planté et avait du être désensablé – heureusement sans dommage – par les services du port. Il a ensuite juste eu le temps de préciser qu’il n’était plus certain que ses souvenirs concernent bien Santa Maria di Leuca, et la conversation a été coupée – Eric faisait alors du vélo en forêt. Muni de ces renseignements, vous arrivez de nuit dans l’approche du port de Santa Maria di Leuca, où vous ne voyez ni cardinale, ni feu rouge à secteur, rien pour indiquer qu’il y ait un quelconque danger rôdant sous les eaux sombres de la baie. Que faire ? La solution consiste à appliquer « bêtement » le principe de précaution. Il y a de grandes chances pour que la sèche fantôme ne soit pas là, mais on va faire comme si elle y était. J’ai donc fait un grand détour pour contourner l’hypothétique sèche, et me placer dans le cap recommandé par le feu à secteur qu’on ne voyait pas. Dans ces cas où le doute subsiste, perdre quelques minutes n’est pas très grave.

Le lendemain je n’ai pas pensé à demander à la capitainerie des renseignements sur cette fameuse « secche di Ugento ». Ayant pris la décision de faire comme si elle était à l’entrée du port, savoir si c’était justifié ou non n’avait plus grand intérêt. Dans la journée Eric m’a confirmé avoir confondu dans son souvenir l’entrée de Santa Maria di Leuca avec celle de Roccella Ionica, où une langue de sable existe effectivement dans l’axe du môle, et j’ai classé l’affaire.  J’ai retrouvé la sèche plusieurs jours après par hasard, en feuilletant le topo de l’Italie, puis en regardant sur Internet. La secche di Ugento existe réellement, et elle a occasionné de nombreux naufrages à environ un mille au large de Torre Mozza. Située à 10,5M dans le 283 du phare de Santa Maria di Leuca, elle concerne des gens venant de Galipoli en suivant de près la côte, ce qui n’était pas du tout notre cas.

Cette petite histoire a le mérite de pointer le doigt sur les inconvénients de la cartographie électronique : nous n’avons pas cherché à faire apparaître sur nos écrans des dangers situés à plus de dix mille du port… et la Secche di Ugento est restée invisible à nos regards. Une bonne vieille carte papier nous aurait permis de repérer du premier coup d’œil la sèche et sa position très éloignée, et évité une manœuvre inutile… et bien des discussions.

3. Des récifs dans le disque dur

J’en profite pour rappeler aux amateurs de navigation « tout électronique » que leurs batteries ne sont pas à l’abri des pannes (je me suis retrouvé en août 2014 à Port-Man à sec de batteries sur un Sun Odyssey 36i de location), et qu’un grain un peu violent peut mettre à mal leur éolienne… Sans compter les bugs qui peuvent arriver et les erreurs dans les cartographies électroniques.

Le numéro de septembre 2015 de Voiles et Voiliers relate la mésaventure de M. Lang, qui a découvert au sud du petit archipel Moholmen (Norvège) des rochers affleurants imprévus. Imprévus car disparaissant complètement de sa cartographie Navionics pour des résolutions supérieures à 0,1 M (une affaire qui rappelle étrangement le naufrage de Team Vestas Wind lors de la dernière Volvo Ocean Race, dont le navigateur n’aurait pas utilisé la « bonne » résolution). Cité par le magazine, Luc Moreau, responsable France de Navionics, explique : « Nous n’utilisons que des cartes officielles, et elles ne sont pas toujours parfaites. Il peut arriver aussi que des erreurs soient de notre fait — pour nos cartes vectorielles Europe nous intégrons 3300 cartes papier. » (« Un rocher non signalé », V&V, 2015 n°535 p.136). Il semble que la carte électronique utilisée par M. Lang, achetée en avril pour une croisière en juin, ait été mise à jour depuis. Mais combien d’autres récifs non encore mis à jour traînent-ils dans nos disques durs ?

Personnellement, je n’ai rien contre les logiciels de navigation – j’utilise régulièrement OpenCpn pour construire mes projets de croisière. Mais une fois le projet construit, je commande les cartes papier. Ne serait-ce que pour pouvoir y porter les points une fois sur le bateau. La trace de mon crayon 2B est peu lisible sur l’écran de mon Mac…

 Je profite de ce message pour relever quelques modifications à apporter à la dernière édition (2012) du Guide Imray-Vagnon "Italie, de San Remo à Brindisi, Sicile et Malte" concernant deux ports où je suis passé en août :

- Reggio di Calabria, où la Lega Navale Italiana gère désormais trois pontons dans un petit port aménagé au fond du port de commerce, à l'extrémité sud du quai des ferries, et où le quai des carburants à été déplacé dans l'entrée de l'ancien port de plaisance ;

- Santa Maria di Leuca, où les carburants, situés au fond du port dans l'édition 2012, sont désormais installé sur un quai à gauche en entrant dans le port. Dans ce même port, le quai des chalutiers, donné comme utilisable dans l'édition 2012 du guide, était interdit en août 2015 pour cause de travaux.

NB : si vous souhaitez agrandir pour que les modifications soient plus lisibles, double-cliquez sur les plans

Reggio di Calabria le nouveau portReggio di Calabria, le poste des carburants