Nicolas Hulot, Isabelle Carré & Bernard Campan " 20h30, le dimanche " 28 avril 2019

"Notre maison brûle, et nous regardons ailleurs. Nous ne pourrons pas dire que nous ne savions pas. Prenons garde que le XXIe siècle ne devienne pas, pour les générations futures, celui d'un crime de l'humanité contre la vie." Ce discours de Jacques Chirac en 2002 ouvre l'émission. Il est suivi d'un constat sans appel de Nicolas Hulot : "Depuis l'accord de Paris qui n'était pas contraignant, et depuis cet accord sur lequel on s'est donné bonne conscience,  toutes les courbes sont ascendantes, jamais nous n’avons autant pollué la planète, jamais la biodiversité ne s'est autant effondrée, jamais nous n’avons émis autant de gaz à effet de serre".

"C'est le modèle économique dominant qu'il faut remettre à plat. Mais on n'y arrivera pas s'il n'y a pas une forme d'unité dans la nation, d'unité dans l'Europe, et je l'espère plus tard unité universelle". "Il faut bien comprendre que c'est bien le modèle économique dominant qui est la cause de tous ces désordres. C'est un modèle qui accapare, qui concentre, qui pille, qui détruit, qui gâche".

"Vous comprenez bien que le Président de la République agit à court terme" lui répond Laurent Delahousse. "Pensez-vous que si vous vous étiez vous-même Président de la République vous pourriez faire mieux pour l'écologie, faire mieux pour notre planète ?" Réponse de Nicolas Hulot :  "Pas dans le fonctionnement démocratique tel qu'il fonctionne actuellement". "  "A un moment il faut mettre nos querelles de côté". "Nos démocraties ne sont pas adaptées aux enjeux du long terme et à la précipitation du temps". "On a tous les outils sur la table, technologiques, économiques, intellectuels, historiques". La seule chose qu'on n'a plus, c'est le temps".

Concernant la création d'un «conseil de défense écologique» annoncée jeudi par Emmanuel Macron, l'ancien ministre regrette que les scientifiques en soient absents : « Ça (ce conseil) peut servir, mais il ne faut pas attendre ces nouvelles instances et ces nouveaux comités pour fixer les objectifs et pour démarrer l'action parce qu'on est en 2019, on sait déjà ce qu'il faut faire » (source : "20h30 le dimanche" sur France 2, 28 avril 2019).

L'"inaction climatique" s'apparente-t-elle à un crime contre l'humanité ?

Plusieurs choses sont importantes dans l'intervention de Nicolas Hulot. 

La première, le rappel de la formule utilisée par Jacques Chirac : "Nous ne pourrons pas dire que nous ne savions pas". La formule évoque la notion de responsabilité, et de la notion de "crime contre la vie" à celle de crime contre l'humanité, il n'y a qu'un pas que petit à petit on s'apprête à franchir (cf les discours de Greta Thumberg et les actions qui commencent à être engagées contre les Etats pour "inaction climatique").. Néanmoins, avant cela, il faudra modifier la définition actuelle de "crime contre l'humanité". Créée en 1945 avec le Tribunal militaire de Nuremberg et dirigée contre les puissances de l'Axe vaincues, le crime contre l’humanité est devenu en 1973 un chef d'inculpation beaucoup plus large et mieux défini grâce à l’article 7 du Statut de Rome de la Cour Pénale Internationale. Parmi les onze chefs d'inculpation, qui ne fonctionnent pour le moment que dans le cadre "« d'une attaque généralisée ou systématique dirigée contre toute population civile et en connaissance de l'attaque », le dernier de la liste et le plus "large" pourrait servir de base : "- d'autres actes inhumains de caractère analogue causant intentionnellement de grandes souffrances ou des atteintes graves à l’intégrité physique ou à la santé physique ou mentale". Cette définition paraît encore trop restrictive (elle ne concerne qu'une attaque, c'est à dire un acte positif). Cependant, les modifications survenues dans les textes initiaux, le caractère imprescriptible des crimes contre l'humanité, et le caractère rétroactif des textes les définissant garantissent que des hommes politiques encore jeunes dont l'inaction volontaire ("Nous ne pourrons pas dire que nous ne savions pas") aura été la cause de la mort de dizaines de millions de personnes et des souffrances de centaines de millions d'autres pourront être poursuivis lorsque l'opinion publique fera une pression suffisante. Notons au passage que la Cour Pénale Internationale (CPI), créée en  1998 à l'instigation des Etats-Unis est actuellement le seul tribunal international compétent pour juger des crimes contre l'humanité (sur 110 États parmi les 193 que reconnaît l'ONU), tandis que 38 autres ne l'ont pas encore reconnue (dont paradoxalement les États-Unis, dont certaines actions de part le monde pourraient relever de ce tribunal. Source : Wikipédia).

Le modèle économique, source du réchauffement climatique

La deuxième chose importante est la condamnation d'un modèle économique "qui accapare, qui concentre, qui pille, qui détruit, qui gâche". La quête du pouvoir, et de l'argent qui en est à la fois le symbole et le moyen d'un côté, et de l'autre la confusion soigneusement entretenue entre bonheur et consommation ont abouti en moins de deux siècles à l'épuisement d'une planète. Il n'y a pas de possibilité sur une planète finie de procéder à une croissance infinie, à une natalité et à une consommation infinies. Nous sommes aujourd'hui dans la situation de bactéries ou de parasites se développant et finissant par tuer leur hôte. Sauf à émigrer vers un autre hôte que nous infesterons à son tour (solution préconisée par l'astrophysicien Stephen Hawking décédé l'an passé, dans un délai maximal de 250 ans), nous mourrons avec lui. Or, en ce moment, aucun gouvernement n'est prêt à dire "stop à la croissance" comme le réclament les scientifiques du Club de Rome depuis 1972 ; le gouvernement français moins que tout autre, lui qui il y a quelques années semblait vouloir prendre le leadership de la lutte contre le réchauffement climatique dans le monde. Tant qu'il n'y aura pas un nombre suffisant de victimes dans les Etats occidentaux, ceux-ci ne bougeront pas. Quand aux millions de victimes actuelles, en Afrique, en Asie, dans le Pacifique, chassées de chez elles par le réchauffement climatique et ses conséquences - dans lesquels les Etats occidentaux ont une lourde responsabilité depuis le début de la révolution industrielle - elles ne seront jamais prises en considération, au nom du principe jamais exprimé mais toujours pratiqué : "loin des urnes, loin du cœur".

Le réchauffement climatique sera-t-il le tombeau de la démocratie ?

Ceci nous amène à la troisième chose importante dite par Nicolas Hulot ce dimanche : l'inadaptation de nos démocraties à gérer la crise climatique. "On a tous les outils sur la table, technologiques, économiques, intellectuels, historiques". Alors, pourquoi ne fait-on rien ? Simplement parce que nos démocraties ne sont pas faites pour gérer autre chose que du bonheur à court terme. L'objectif d'un homme politique est avant tout sa réélection, et en réduisant le septennat à un quinquennat on a encore réduit le champ de vision des présidents français (en refusant au passage de voir les effets désastreux d'un mandat de quatre ans aux Etats-Unis). L'astrophysicien Aurélien Barreau a dit l'an passé que la lutte contre le réchauffement climatique nécessiterait une réduction des libertés individuelles. Aucun gouvernement n'a envie de mettre en jeu sa réélection en prenant de telles mesures, et tous préfèrent sacrifier l'avenir de l'humanité et de tout ce qui vit sur la planète à leur succès aux prochaines élections. 

La démocratie n'est que le moins mauvais des gouvernements ("La démocratie est le plus mauvais système de gouvernement, à l'exception de tous les autres qui ont pu être expérimentés dans l'histoire", Churchill, 11 novembre 1947). Très imparfait, il est inadapté aux stratégies sur le long terme et à tout ce qui dépasse la durée du mandat électoral. Il est clair aujourd'hui que chaque jour qui passe dans l'inaction augmente un peu plus le nombre des victimes, la violence et la dangerosité des situations, et le caractère irréversible d'un grand nombre d'entre elles. Il est déjà bien trop tard pour certaines par rapport aux préconisations des scientifiques du Club de Rome en 1972 (rapport Meadows) ou du MIT en 2014. Comment faire pour en sortir et quelles sont les issues possibles ? On est là dans de la politique fiction. Cependant, la sortie ne pourra se faire qu'avec l'appui du peuple ou sans son appui. Or, compter sur le peuple pour prendre des bonnes décisions est illusoire. Churchill (encore lui) disait : "« Le meilleur argument contre la démocratie est fourni par une conversation de cinq minutes avec l'électeur moyen ». Les décisions populaires aboutissent aujourd'hui au Brexit et à la présence de Donald Trump à la tête des USA. Sans l'appui du peuple (et surtout de ses élus), on ne voit guère qu'un coup d'Etat militaire pour s'emparer du pouvoir et prendre les décisions qui s'imposent. En France, les militaires prenant le pouvoir ont fourni plutôt de bons résultats (Bonaparte et le Consulat, De Gaulle et la création de la Cinquième République). Au niveau mondial on ne peut pas en dire autant, et les résultats sont le plus souvent l'apparition de tyrannies catastrophiques pour les pays concernés. Tout dépend des hommes, dictateurs éclairés (rares) ou arrivistes sans scrupules.

Alors ? Devant "l'urgence climatique" (sic le président Macron) et l'inaction de ce même président, faisant passer à la trappe l'urgence climatique devant l'urgence sociale, que faire ? Les "mesurettes" destinées à calmer les écologistes ne suffiront pas, et surtout pas celles destinées à faire n'importe quoi en se donnant bonne conscience. Le tirage au sort de 150 citoyens destinés à former une convention au sein du Conseil économique, social et environnemental afin de rendre les aides à la rénovation énergétique plus efficaces et à chercher des moyens de financements supplémentaires en fait partie. En l'absence de formation préalable et de connaissance sur les tenants et les aboutissants du réchauffement climatique, ces citoyens prendront en toute bonne foi des décisions dont ils ignoreront les conséquences et les effets pervers sur le long terme. Bref, cette annonce purement populiste et électoraliste faite par Emmanuel Macron le jeudi 25 avril en conclusion du Grand débat national risque de faire plus de mal que de bien. Dans le meilleur des cas, la création d'un échelon consultatif supplémentaire conduira à une perte de temps et à la production de rapports dont nous connaissons déjà les contenus.

Comme le fait remarquer Nicolas Hulot : nous avons déjà les outils et nous savons déjà ce qu'il faut faire avec. Ce qui manque aujourd'hui, ce n'est même pas l'argent - quand Notre-Dame de Paris brûle, on en trouve - c'est juste la volonté d'agir.

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"Our house is burning, and we are looking elsewhere, we can not say that we do not know, let us beware that the 21st century will not become, for future generations, a crime of humanity against life." This speech by Jacques Chirac in 2002 opens the show. It is followed by a clear statement of Nicolas Hulot: "Since the agreement of Paris which was not binding, and since this agreement on which one has given a good conscience, all the curves are ascending, never we n 'have polluted the planet as much as ever, biodiversity has never collapsed so much, we have never emitted so much greenhouse gas'. "This is the dominant economic model that needs to be rebuilt, but it will not be possible if there is not a form of unity in the nation, unity in Europe, and I hope later universal unity ". "We must understand that it is the dominant economic model that is the cause of all these disorders.It is a model that monopolizes, concentrates, looting, destroying, spoiling". "You understand that the President of the Republic acts in the short term" responds Laurent Delahousse. "Do you think that if you were yourself President of the Republic you could do better for ecology, do better for our planet?" Answer by Nicolas Hulot: "Not in the democratic functioning as it currently operates". "At one point we have to put our quarrels aside." "Our democracies are not adapted to the long-term stakes and the rush of time." "We have all the tools on the table, technological, economic, intellectual, The only thing we no longer have is time. " Regarding the creation of an "ecological defense council" announced Thursday by Emmanuel Macron, the former minister regrets that scientists are absent: "This (this advice) can be used, but we must not wait for these new instances and these new committees to set the objectives and start the action because we are in 2019, we already know what to do "(source:" 20:30 on Sunday "on France 2, April 28, 2019).

Is "climate inaction" akin to a crime against humanity?

Several things are important in the intervention of Nicolas Hulot. The first, the reminder of the formula used by Jacques Chirac: "We can not say that we did not know". The formula evokes the notion of responsibility, and from the notion of "crime against life" to that of crime against humanity, there is only one step that little by little we are about to cross (cf the Greta Thumberg's speech and the actions that are beginning to be taken against states for "climate inaction"). Nevertheless, before that, the current definition of "crime against humanity" will have to be changed. Established in 1945 with the Nuremberg Military Tribunal and directed against the defeated Axis Powers, in 1973 the crime against humanity became a much broader and better defined charge through Article 7 of the Rome Statute. Rome of the International Criminal Court. Of the eleven charges, which currently only operate as part of "a widespread or systematic attack directed against any civilian population and aware of the attack," the last of the list and the most " "may be used as a basis:" - other inhumane acts of a similar character intentionally causing great suffering or serious injury to physical integrity or to physical or mental health. "This definition still seems too restrictive (it does not concern an attack, ie a positive act.) However, the changes in the original texts, the imprescriptible nature of the crimes against humanity, and the retroactive nature of the texts defining them guarantee that still young politicians whose voluntary inaction ("We can not say we did not know") has been the cause of the death of tens of millions of people and the suffering of cen some millions more may be prosecuted when public opinion makes sufficient pressure. Note in passing that the International Criminal Court (ICC), created in 1998 at the instigation of the United States is currently the only international court competent to judge crimes against humanity (out of 110 states among 193 recognized by the UN ), while 38 others have not yet recognized (including paradoxically the United States, some of the world's actions could fall under this court Source: Wikipedia).

The economic model, source of global warming

The second important thing is the condemnation of an economic model that "monopolizes, concentrates, loots, destroys, ruins". The quest for power, and the money that is both the symbol and the means on one side, and on the other the carefully maintained confusion between happiness and consumption, have led in less than two centuries to exhaustion. of a planet. There is no possibility on a finite planet of infinite growth, infinite birth and consumption. We are today in the situation of bacteria or parasites developing and ending up killing their host. Except to emigrate to another host that we infest in turn (a solution recommended by the astrophysicist Stephen Hawking died last year, within a maximum of 250 years), we die with him. Now, at this moment, no government is ready to say "stop to growth" as claimed by the scientists of the Club of Rome since 1972; the French government less than any other, who a few years ago seemed to want to take the lead in the fight against global warming in the world. As long as there are not enough casualties in the western states, they will not move. When millions of current victims in Africa, Asia, the Pacific, driven from their homes by global warming and its consequences - in which the Western States have a heavy responsibility since the beginning of the industrial revolution - they will never taken into account, in the name of the principle never expressed but still practiced: "far from the urns, far from the heart".

Will global warming be the tomb of democracy?

This brings us to the third important thing said by Nicolas Hulot this Sunday: the unsuitability of our democracies to deal with the climate crisis. "We have all the tools on the table, technological, economic, intellectual, historical". So, why do not we do anything? Simply because our democracies are not made to handle anything but happiness in the short term. The goal of a politician is, above all, his re-election, and by reducing the seven-year term to a five-year period, the French presidents' field of vision has been further reduced (while refusing to see the disastrous effects of a four-year term). in the USA). Astrophysicist Aurélien Barreau said last year that the fight against global warming would require a reduction of individual freedoms. No government wants to jeopardize re-election by taking such measures, and all prefer to sacrifice the future of humanity and all that lives on the planet to their success in the next elections. Democracy is only the least bad of governments ("Democracy is the worst system of government, with the exception of all others that have been experienced in history," Churchill, November 11, 1947). Very imperfect, it is unsuited to long-term strategies and anything that exceeds the term of the electoral mandate. It is clear today that every day that goes into inaction increases the number of victims, the violence and the dangerousness of the situations, and the irreversibility of many of them. It is already too late for some compared to the recommendations of the scientists of the Club of Rome in 1972 (Meadows report) or the MIT in 2014. How to get out and what are the possible outcomes? We are here in politics fiction. However, the exit can only be done with the support of the people or without its support. But counting on the people to make good decisions is illusory. Churchill (again) said, "The best argument against democracy is provided by a five-minute conversation with the average voter." Today's popular decisions culminate in Brexit and the presence of Donald Trump at the helm. USA Without the support of the people (and especially its elected officials), we see little more than a military coup to seize power and make the necessary decisions. power have provided rather good results (Bonaparte and the Consulate, De Gaulle and the creation of the Fifth Republic). At the global level we can not say the same, and the results are most often the appearance of catastrophic tyrannies for the It depends on men, enlightened dictators (rare) or unscrupulous upstarts.

So ? Faced with the "climate emergency" (sic President Macron) and the inaction of the same president, making the climate emergency in the face of the social emergency a trap, what can be done? The "scoops" intended to calm the environmentalists will not be enough, and especially not those intended to do anything in good conscience. The draw of 150 citizens to form a convention within the Economic, Social and Environmental Council to make aid for energy renovation more effective and to seek additional means of funding is one of them. In the absence of prior training and knowledge on the ins and outs of global warming, these citizens will make good faith decisions that they will ignore the consequences and adverse effects in the long term. In short, this purely populist and electioneering announcement made by Emmanuel Macron on Thursday April 25 at the conclusion of the Great National Debate may do more harm than good. In the best case, the creation of an additional advisory level will lead to a loss of time and to the production of reports whose content we already know. As Nicolas Hulot points out, we already have the tools and we already know what to do with them. What is missing today is not even money - when Notre Dame de Paris burns, we find it - it's just the will to act.

Photo : Nicolas Hulot, 7 décembre 2015. Auteur/author : Cop Paris